L'inégalité cachée des espaces verts

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Quand on parle de se ressourcer dans la nature, de profiter d'un parc, de manger dehors, de sortir marcher, on présente souvent ces gestes comme des évidences. Des choses simples, accessibles, gratuites. Ce qu'on dit moins, c'est que l'accès à l'extérieur n'est pas distribué de façon égale, qu'il dépend de l'endroit où on vit, du quartier, des revenus, de la ville.

Un habitant sur deux sans espace vert à cinq minutes

En France, dans les grands centres urbains, environ un habitant sur deux n'a pas accès à un espace vert public à moins de cinq minutes de marche de son domicile. Ce chiffre, issu d'une étude publiée par l'INSEE en avril 2025, porte sur les 72 grands centres urbains de France métropolitaine, soit 26 millions d'habitants.

L'accès est fortement influencé par la morphologie du territoire : la couverture et la disponibilité des espaces verts varient selon l'aménagement urbain, les spécificités géographiques et la densité de population. Les disparités sont importantes d'une ville à l'autre. À La Seyne-sur-Mer, seulement 12 % de la population bénéficie d'un espace vert à proximité immédiate, contre 75 % à Creil, dont l'environnement forestier est particulièrement présent.

L'OMS préconise une disponibilité de 10 m² de parcs et jardins par habitant pour éviter la surfréquentation. Pourtant, une ville sur deux n'atteint pas ce seuil. Selon cette même étude, Marseille, par exemple, ne dispose que de 5 m² par habitant.

Ces chiffres ne parlent pas d'un manque de volonté individuelle. Ils révèlent des choix urbains, historiques, politiques et économiques accumulés sur plusieurs décennies. L'inégale répartition des espaces verts urbains rejoint l'inégalité constatée pour les autres services : dans les quartiers où les services urbains sont rares, les parcs et les jardins publics le sont également.

Londres : le paradoxe d'une ville verte mais inégalitaire

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Londres est souvent citée en exemple. La ville est effectivement exceptionnelle par sa densité d'espaces verts : plus de 3 000 parcs et espaces publics couvrent 18 % de son territoire. Elle a été officiellement déclarée première « National Park City » au monde en 2019, une distinction qui reconnaît la place du vivant dans le tissu urbain.

Les huit Royal Parks constituent un patrimoine vert au cœur de la ville, ouvert à tous, sans entrée payante. L'histoire de ces parcs est pourtant loin d'être celle d'une ville pensée d'emblée pour ses habitants. La plupart étaient à l'origine des terrains de chasse royaux. Hyde Park a été établi comme réserve de chasse en 1536 par Henri VIII, sur des terres prises à l'abbaye de Westminster. C'est Charles I qui l'a ouvert au public en 1637. C'est au XIXe siècle, sous la pression de l'industrialisation et de la croissance urbaine, que les parcs municipaux se sont développés, non pas comme idéal humaniste, mais comme réponse à des questions de santé publique et d'ordre social dans une ville en surchauffe.

La réputation de Londres comme ville verte cache une réalité plus contrastée. Une grande partie du territoire comprend des terrains privés, des jardins et des espaces fermés au public. L'accès aux espaces verts n'est pas uniforme : les grands parcs de haute qualité sont disproportionnellement situés dans les quartiers aisés, en partie parce que la valeur immobilière a augmenté à proximité des espaces verts, déplaçant les habitants aux revenus plus modestes.

Le cas de certains arrondissements du centre illustre ce paradoxe. Islington, dont la superficie en espaces verts représente seulement 6,3 % du territoire contre 17 % en moyenne pour les boroughs londoniens, affiche également les taux de troubles mentaux courants les plus élevés de la capitale. Les deux arrondissements de Camden et Islington figurent parmi les dix quartiers les plus défavorisés en accès aux espaces verts selon les données de Friends of the Earth, ce qui a conduit leurs conseils municipaux à lancer en 2022 une stratégie conjointe, « Parks for Health », pour faire des parcs de véritables outils de santé publique.

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Londres illustre ainsi le paradoxe de nombreuses métropoles qui se présentent comme vertes : une abondance réelle d'espaces, une distribution profondément inégale, et une tendance à valoriser les parcs d'une façon qui finit par en exclure ceux qui en auraient le plus besoin.

Pourquoi l'espace vert est une question de santé publique

La question de l'accès aux espaces verts n'est pas secondaire ou esthétique. Elle a des effets documentés sur la santé physique et mentale. Les recherches en psychologie environnementale, notamment celles de Rachel et Stephen Kaplan sur la théorie de la restauration de l'attention, montrent que le contact avec la nature, même bref ou partiel, réduit la fatigue cognitive, abaisse le niveau de stress perçu et améliore la capacité de concentration. Ces travaux fondateurs ont depuis été largement répliqués et complétés, notamment par des équipes européennes : une étude menée par des chercheurs de l'université de Bordeaux et de l'University College de Londres, publiée à partir des données de la Millennium Cohort Study britannique (25 000 participants sur treize ans), a montré que la proximité d'espaces verts contribue à réduire les écarts de santé mentale entre groupes sociaux différents.

Des études en épidémiologie urbaine ont également associé la proximité d'espaces verts à une diminution des risques cardiovasculaires, à une meilleure qualité du sommeil et à des niveaux de cortisol plus bas. Ces effets sont en partie indépendants de l'activité physique pratiquée dans ces espaces : le contact visuel avec la végétation, même sans marcher vite ni faire de sport, a un effet mesurable sur le système nerveux.

Ce qui rend les inégalités d'accès d'autant plus préoccupantes : elles ne privent pas seulement d'un agrément, elles privent d'une ressource de santé.

Pourquoi les espaces verts sont là où ils sont

La distribution des espaces verts dans une ville n'est pas le fruit du hasard. Elle est le résultat d'une sédimentation de décisions politiques, économiques et urbanistiques sur plusieurs générations.

En France, depuis 1980, la surface des espaces verts publics dans les villes a plus que doublé, ce qui semble positif jusqu'à ce qu'on regarde où ces espaces ont été créés. Les projets de renouvellement urbain et de végétalisation ont souvent été concentrés dans des quartiers déjà bien dotés ou en cours de gentrification, pendant que les zones populaires restaient sous-équipées. Les espaces verts augmentent la valeur immobilière, ce qui crée une pression à l'embellissement des quartiers attractifs, et une forme d'indifférence pour les autres.

Il y a aussi une question de maintien. Un espace vert existe sur le papier quand il est cartographié. Mais un square non entretenu, sans bancs, sans ombre, sans éclairage, avec une réputation difficile, n'est pas véritablement accessible. Les effets de l'austérité budgétaire font que les collectivités, contraintes financièrement, peinent à maintenir leurs espaces verts, et il existe une large disparité dans les dépenses consacrées à ces lieux selon les territoires.

D'autres formes d'extérieur

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Face à ce constat, deux écueils symétriques sont à éviter. Le premier serait de conclure qu'en l'absence de parc accessible, l'extérieur est inaccessible, ce qui reviendrait à abandonner la question. Le second serait de proposer des solutions individuelles à un problème structurel, comme si un balcon fleuri ou une sortie hebdomadaire pouvait compenser une inégalité systémique.

Ce qui est possible, en revanche, c'est de changer de regard sur ce que « dehors » peut vouloir dire. Pas le grand parc ombragé, la pelouse verte parfaite, le cadre idyllique, peut-être juste une cour partagée, un trottoir un peu plus large, un arbre dans la rue, une fenêtre ouverte sur quelque chose de vivant.

Des recherches sur les espaces verts de proximité montrent que de petits espaces végétalisés, même rudimentaires, ont des effets mesurables sur le bien-être des habitants, à condition qu'ils soient entretenus, sûrs et adaptés à la communauté qui vit autour.

Des initiatives existent dans ce sens : jardins partagés, végétalisation de pieds d'immeuble, cours d'école ouvertes le week-end, vergers urbains collectifs. Elles ne résolvent pas les inégalités structurelles, mais elles redonnent à des habitants qui n'ont pas de jardin un rapport concret au dehors et au vivant.

L'accès à l'extérieur comme enjeu de justice sociale

Regarder la distribution des espaces verts comme une question politique, et pas seulement comme une question de goût ou d'habitude, change quelque chose. Cela permet de ne pas intérioriser comme un manque personnel ce qui est en réalité une contrainte collective. Et cela invite à soutenir, même modestement, les démarches qui travaillent à rendre l'extérieur plus accessible : associations de végétalisation, initiatives de jardins partagés, projets d'urbanisme participatif, politiques locales qui font le choix de créer des espaces verts dans les quartiers qui en manquent.

L'extérieur n'est pas un luxe, mais il est encore trop souvent distribué comme tel.


Sources