Bien manger. Pour qui ?

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Manger est une nécessité quotidienne. Manger sainement, en revanche, est devenu, pour une part croissante de la population française, une question de moyens. Face à ce constat, une réponse revient souvent : produire soi-même une partie de ce qu'on mange. Jardiner, cultiver quelques herbes, investir un jardin partagé. L'idée est séduisante, et elle n'est pas fausse. Mais elle mérite d'être regardée honnêtement pour comprendre ce que la production alimentaire individuelle et collective peut faire, et ce qu'elle ne peut pas faire à la place d'autre chose.

Le coût de bien manger

En France, les aliments ultra-transformés sont en moyenne 16 % moins chers que les aliments peu ou pas transformés en grande surface. Un écart qui peut sembler modeste, mais qui se creuse dès que l'on raisonne à l'échelle d'un budget alimentaire contraint sur plusieurs semaines. Selon l'ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail), les produits ultra-transformés représentent entre 30 et 35 % des apports caloriques des adultes français. Ce chiffre n'est pas uniforme selon les catégories sociales : les ménages aux revenus es plus modestes y recourent davantage, non par ignorance ou indifférence, mais parce que les contraintes économiques, temporelles et géographiques orientent les choix alimentaires bien plus que la volonté individuelle.

L'INRAE (Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement) documente depuis plusieurs années ces inégalités alimentaires. Le seuil minimal pour manger sainement, calculé en 2016 par la chercheuse Nicole Darmon, était estimé à 3,85 euros par personne et par jour. Un chiffre qui, avec l'inflation des dernières années, a nécessairement augmenté depuis cette date. Pour les foyers vivant sous le seuil de pauvreté, atteindre ce seuil représente une part significative du budget disponible. Et le système d'aide alimentaire actuel reste palliatif. La prise en charge des inégalités liées à l'alimentation par l'action publique reste à développer.

La question n'est donc pas celle du goût, de la motivation ou de la culture alimentaire. Elle est structurelle.

Ce que produire soi-même peut et ne peut pas changer

Dans ce contexte, la production alimentaire individuelle (jardiner, faire pousser des herbes, cultiver un carré de légumes) est parfois présentée comme une réponse partielle à la précarité alimentaire. La réalité est plus nuancée.

Produire une partie de ce qu'on mange peut effectivement alléger certains postes du budget : les herbes fraîches, les salades, les tomates et courgettes en été représentent des économies réelles à l'échelle d'un foyer sur plusieurs mois. Mais jardiner demande du temps, de l'espace, une énergie disponible, un état de santé le permettant et un investissement initial. Pour les personnes en situation de grande précarité, ces conditions ne sont pas toujours réunies. Présenter le jardinage comme une solution à l'insécurité alimentaire serait déplacer la responsabilité d'un problème structurel vers les individus qui en subissent les effets.

Ce que la production alimentaire individuelle et collective peut faire, en revanche, c'est créer des espaces d'autonomie partielle, renforcer le lien social, et redonner à certaines personnes un rapport plus direct à ce qu'elles mangent. Ce n'est pas rien, mais seul, ce n'est pas suffisant.

Les jardins collectifs : une longue histoire, des résultats réels

L'idée de jardins collectifs destinés à permettre aux populations modestes de produire une partie de leur nourriture n'est pas nouvelle. En France, les jardins ouvriers sont apparus à la fin du XIXe siècle, à l'initiative notamment de l'abbé Jules Lemire, comme réponse à la misère urbaine de l'industrialisation. L'intention était simple : donner aux familles ouvrières sans espace privé un lopin de terre cultivable à proximité de leur logement. Ces jardins ont perduré, évolué, changé de nom. On parle aujourd'hui de jardins familiaux, et leur réseau reste actif en France, géré par la Fédération nationale des jardins familiaux et collectifs.

Mais le modèle a également muté vers quelque chose de plus ouvert. Les jardins partagés, apparus en France à partir des années 1990 notamment dans le sillage du mouvement new-yorkais des community gardens, ne sont plus des espaces attribués à des foyers individuels : ce sont des espaces cultivés collectivement, ouverts à un quartier, à une rue, parfois à n'importe quel passant. Ce glissement du « jardin de famille » vers le « jardin de quartier » dit quelque chose : l'enjeu n'est plus seulement de produire, mais de recréer une forme de commun dans des espaces urbains qui en manquent.

Ces structures, dans leurs deux formes, ont des bénéfices qui dépassent la seule production alimentaire : lien intergénérationnel, transmission de savoirs pratiques, réduction de l'isolement, effets documentés sur le bien-être mental.

Des recherches menées notamment au Royaume-Uni et aux Pays-Bas ont montré que la participation régulière à un jardin partagé était associée à une réduction significative des symptômes dépressifs et anxieux, indépendamment de la quantité de légumes produite.

Mais leur disponibilité reste inégale selon les territoires, et les listes d'attente dans les grandes agglomérations peuvent atteindre plusieurs années. Ce qui signifie concrètement que les personnes qui en auraient le plus besoin attendent le plus longtemps.

Cuba : une réponse de crise, des résultats mesurables

L'exemple le plus radical de mobilisation alimentaire urbaine à grande échelle reste celui de Cuba dans les années 1990. Après l'effondrement de l'URSS, principal partenaire commercial du pays, et dans le contexte d'un embargo américain renforcé, Cuba a fait face à un effondrement de son commerce extérieur (estimé à une chute de l'ordre de 75 % entre 1990 et 1993) notamment en pétrole, fertilisants et nourriture. La réponse a été massive et rapide : dès le début de la Période Spéciale en 1990, l'État a invité tous les citoyens à investir les espaces libres des villes. Des terrains vagues, des chantiers abandonnés, des interstices urbains ont ainsi été transformés en jardins.

Ces jardins, appelés organoponicos, sont des cultures hors-sol sur substrat enrichi en matière organique, pratiquées en agriculture biologique intensive. En 1995, on dénombrait déjà 1 613 organoponicos à Cuba, avec des prix de vente plafonnés par l'État. En 2013, les villes cubaines comptaient plus de 4 000 fermes urbaines, 385 000 jardins potagers et assuraient une production de légumes et de plantes aromatiques de près de 1,2 million de tonnes, soit plus de 50 % de la consommation de ces produits en zone urbaine.

Ces résultats sont réels et documentés par l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), qui cite le modèle cubain comme référence en matière de sécurité alimentaire urbaine. Mais ils doivent être lus dans leur contexte : une situation de crise alimentaire aiguë, un État capable de mobiliser des ressources et d'imposer des orientations à l'échelle nationale, et une organisation collective qui n'a pas d'équivalent dans les sociétés occidentales. La question de la transposition du modèle cubain à d'autres espaces urbains reste entière, et certains analystes notent que l'agriculture urbaine est aujourd'hui aussi devenue, à Cuba, un espace de tension politique entre partisans de l'autonomie locale et logiques étatiques.

L'exemple cubain n'est ni un modèle à reproduire tel quel, ni une anecdote à écarter. C'est une démonstration que la production alimentaire urbaine à grande échelle est techniquement possible, ce qui est déjà un enseignement.

Detroit : le mythe et la réalité

La ville de Detroit est également souvent citée comme exemple de reconversion alimentaire urbaine réussie. La ville, dévastée par la désindustrialisation, disposait de surfaces considérables de terrains vacants (plus de 100 000 lots selon certaines estimations) et a vu se développer à partir des années 2000 un mouvement de jardins communautaires présenté comme un modèle de résilience.

La réalité est plus complexe. Malgré la représentation populaire de Detroit comme un haut lieu de l'agriculture urbaine, une analyse spatiale du Lower Eastside de la ville révèle que les jardins couvrent moins de 1 % des terrains vacants. Les obstacles identifiés par les chercheurs sont nombreux : incertitude foncière, pollutions héritées des décennies industrielles, absence de soutien public suffisant et manque d'investissement.

Ce que les jardins de Detroit ont produit de plus tangible est d'ordre social : les habitants les ont investis principalement pour les bénéfices de cohésion communautaire qu'ils procurent, et secondairement pour la production alimentaire. Ce n'est pas sans valeur, mais cela remet en perspective les récits qui présentent les jardins urbains comme une réponse à la précarité alimentaire dans des contextes de désertification économique profonde.

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Des correctifs sociaux, mais pas de réforme structurelle

En France, plusieurs dispositifs publics touchent à la question de l'accès à une alimentation saine. Le Programme national pour l'alimentation (PNA), piloté par le ministère de l'Agriculture, finance notamment des projets de jardins partagés et des épiceries solidaires. Le réseau ANDES (Association nationale de développement des épiceries solidaires) compte plusieurs centaines de structures qui permettent aux personnes en situation précaire d'accéder à des produits alimentaires à prix réduit, souvent accompagnés d'un suivi social.

La loi EGAlim de 2018, présentée comme une réforme structurante de l'alimentation, avait pour ambition d'améliorer la qualité nutritionnelle et de mieux rémunérer les producteurs. Ses effets sur l'accès des populations précaires à une alimentation de qualité restent très limités, comme l'ont documenté plusieurs évaluations. Ces programmes tendent à soulager les symptômes sans s'attaquer aux causes profondes que sont les inégalités structurelles et l'impact environnemental, et ils renforcent l'idée que l'alimentation bon marché et ultra-transformée peut rester la norme pour une partie de la population.

La question d'un droit à l'alimentation saine inscrit dans la loi, défendue par plusieurs associations et chercheurs, reste en France un horizon politique non atteint. L'alimentation reste organisée comme un marché, avec des correctifs sociaux à la marge, plutôt que comme un bien commun garanti.

Ce qui reste ouvert : entre initiatives locales et responsabilités collectives

Il n'y a pas de conclusion propre à cette question. Les jardins collectifs, les initiatives de production alimentaire urbaine, les épiceries solidaires, les dispositifs publics partiels : tout cela existe, produit des effets réels, mais reste insuffisant face à l'ampleur du problème.

Ce qui ressort des exemples examinés ici, qu'il s'agisse de Cuba, de Detroit ou des jardins familiaux français, c'est que la production alimentaire collective fonctionne mieux quand elle s'inscrit dans un projet qui la dépasse : lien social, espace public, transmission, autonomie locale. Et qu'elle ne peut pas compenser seule l'absence de politiques structurelles sur le coût et l'accès à une alimentation de qualité.

Jardiner reste un geste utile, réel, ancré dans le corps et dans le temps. Le faire en sachant ce qu'il peut accomplir et ce qu'il ne peut pas faire à la place d'autre chose, c'est déjà une façon de le faire différemment.


Sources et liens utiles