En Angleterre et au Pays de Galles, on peut traverser librement des champs cultivés, longer des bois appartenant à des domaines privés, couper à travers des prairies fermées par des barrières. Non pas par tolérance des propriétaires, mais par droit. Des panneaux indiquant public footpath ponctuent les haies et les clôtures à travers tout le pays : ils signalent un réseau légal de chemins publics qui traversent des propriétés privées, et que personne ne peut effacer.
Cette réalité surprend souvent les voyageurs français. Chez nous, un terrain privé est fermé par principe, et les rares exceptions reposent sur des conventions volontaires, fragiles et révocables. En Angleterre, le raisonnement est inverse : ces chemins appartiennent au commun, et un propriétaire foncier n'a pas le pouvoir de les supprimer.
Comprendre comment ce droit existe, et pourquoi il a fallu se battre pour l'obtenir, dit quelque chose d'important sur le rapport entre terre, nature et usage collectif.
Un réseau de 225 000 kilomètres

Les public rights of way forment un maillage légal de sentiers pédestres, pistes cavalières et voies ouvertes à tous. La Ramblers Association, qui défend et documente ce réseau depuis 1935, recense environ 140 000 miles de chemins pour la seule Angleterre, soit plus de 225 000 kilomètres. Ils traversent des fermes, des parcs de manoirs, des forêts privées, des vallées de craie. Ils relient des villages entre eux depuis des siècles, parfois des millénaires.
Beaucoup de ces sentiers préexistent à la propriété privée telle qu'elle s'est construite en Angleterre. Certains suivent d'anciennes voies de transhumance, des chemins de marché médiévaux, des routes de procession. Leur usage continu, sur des générations, a créé un droit par coutume avant de créer un droit par la loi. La notion anglaise de prescriptive right reconnaît qu'un chemin emprunté sans interruption depuis plus de vingt ans acquiert un statut légal que le propriétaire du terrain ne peut contester.
La privatisation des communs
Pour comprendre la portée politique de ce réseau, il faut revenir aux Enclosure Acts.
Pendant des siècles, une grande partie des terres rurales anglaises n'appartenait à personne en particulier. Ces commons (terres communales) étaient des espaces d'usage partagé : on y faisait paître les animaux, on y coupait du bois, on y glanait après les récoltes. Pas de propriétaire, mais des droits d'usage reconnus par la coutume locale.
Entre le XVIe et le XIXe siècle, une série de lois du Parlement, les Enclosure Acts, ont progressivement mis fin à ce système. Ces lois ont autorisé la conversion des terres communales en propriétés privées clôturées. En pratique, cela signifiait que des paysans qui utilisaient ces terres depuis des générations en ont été légalement exclus du jour au lendemain, sans compensation réelle. Les haies et les murs qui structurent encore aujourd'hui le paysage rural anglais sont en grande partie l'héritage physique de ces enclosures.

Le mouvement a profité aux grands propriétaires terriens et aux agriculteurs aisés, au détriment des plus pauvres. Il a accéléré l'exode rural vers les villes industrielles, et effacé une économie fondée sur l'usage commun de la terre au profit d'une économie fondée sur la possession exclusive.
L'historien E.P. Thompson a analysé, dans Customs in Common (1991), comment cette privatisation a constitué une rupture violente avec une économie morale millénaire. La question de qui peut marcher où est donc directement liée à la question de qui possède quoi. Guy Shrubsole, dans Who Owns England ? (2019), a établi qu'environ la moitié de l'Angleterre appartient à moins de 1 % de la population, une concentration héritée en grande partie de la féodalité et des enclosures. Dans ce contexte, les droits de passage sur ces terres ne sont pas un détail pratique ou agréable offert par le paysage anglais. Ils sont une forme de résistance légale à cette concentration foncière, inscrite dans la loi.
Kinder scout, 24 avril 1932
Kinder Scout est le point culminant du Peak District, à 636 mètres, un plateau de landes et de tourbières qui domine les villes industrielles de Manchester et Sheffield. En 1932, ces terres appartiennent à de grands propriétaires terriens qui les réservent à la chasse. Malgré leur beauté et leur proximité, les habitants ordinaires n'ont pas le droit d'y marcher.
Le 24 avril, plusieurs centaines de marcheurs partent délibérément sur les landes de Kinder Scout pour protester contre cette inégalité. Cette manifestation, la mass trespass, est organisée par la British Workers' Sports Federation, et notamment par Benny Rothman, jeune militant de vingt ans. À l'issue de la marche, plusieurs participants sont arrêtés pour atteinte à l'ordre public et rassemblement illégal. Cinq d'entre eux sont condamnés à des peines de prison allant de deux à six mois. L'événement soulève un tollé public considérable et s'inscrit durablement dans la mémoire collective britannique.
La pression politique qui s'ensuit contribue à l'adoption du National Parks and Access to the Countryside Act de 1949, qui crée les premiers parcs nationaux anglais. Mais le droit d'accès aux landes et aux sommets reste incomplet. Il faudra encore près de soixante-dix ans pour qu'une loi le reconnaisse pleinement.
Le Countryside and Rights of Way Act 2000
Voté en 2000 sous le gouvernement Blair, le CRoW Act étend considérablement le droit d'accès en Angleterre et au Pays de Galles. Il crée notamment la notion d'open access land : les montagnes, landes, bruyères, falaises et terrains communs enregistrés deviennent légalement accessibles à pied, sans nécessiter de sentier balisé. Ces espaces représentent environ 865 000 hectares, soit approximativement 6,5 % du territoire anglais.
Ce droit n'est pas absolu. Les propriétaires peuvent restreindre temporairement l'accès pour des raisons de gestion (chasse, sensibilité écologique, sécurité). Mais le principe est posé : l'accès à ces espaces n'est plus une faveur accordée. C'est un droit.

L'Écosse va plus loin
L'Écosse a choisi une approche encore plus radicale. Le Land Reform (Scotland) Act de 2003 établit un droit d'accès statutaire à la quasi-totalité des terres et des eaux intérieures du pays, encadré par un code de conduite, le Scottish Outdoor Access Code, qui engage la responsabilité des promeneurs envers l'environnement et les activités agricoles. En pratique, cela signifie qu'on peut traverser un pré, longer une rivière, camper sur une lande, à condition de le faire de manière respectueuse.
La responsabilité des promeneurs dans le Scottish Outdoor Access Code
Le Code repose sur trois principes fondamentaux, qui s'appliquent à tous les usagers non motorisés (marcheurs, cyclistes, cavaliers, kayakistes).
- Respecter les autres.
Cela signifie se montrer attentif aux personnes qui vivent et travaillent sur ces terres, ne pas perturber les activités agricoles, respecter la tranquillité des riverains, laisser le passage aux autres usagers. - Prendre soin de l'environnement.
Ne laisser aucune trace de son passage, remporter ses déchets, éviter d'endommager la végétation ou de perturber la faune, ne pas polluer les cours d'eau. En forêt ou dans les zones humides, rester sur les chemins existants quand cela est possible. - Prendre la responsabilité de ses propres actes.
Évaluer les risques avant de s'engager sur un terrain difficile, surveiller les enfants, tenir les chiens en laisse à proximité du bétail et de la faune nidifiante (notamment entre avril et juillet). Ne pas introduire de chiens dans les prés où se trouvent de jeunes animaux.
Quelques exceptions s'appliquent : le droit d'accès ne couvre pas les jardins et abords immédiats des habitations, les bâtiments agricoles et leurs cours, les terrains scolaires, ni les espaces payants. Il ne donne pas non plus le droit de pêcher ou de chasser.
Et en France ?
En France, le principe général reste celui de la propriété privée : traverser un terrain sans autorisation constitue une violation de propriété, sans exception légale générale. Le réseau de sentiers de grande randonnée, géré par la Fédération Française de la Randonnée Pédestre, couvre environ 115 000 kilomètres de chemins balisés. Mais ce réseau repose sur des conventions volontaires passées avec les propriétaires, non sur un droit légal. Quand un propriétaire refuse ou retire sa convention, le sentier doit être dévié ou supprimé.
C'est une différence de conception du rapport entre propriété privée et usage commun, qui a des conséquences concrètes sur ce qu'on peut faire dans la nature, et sur qui peut se sentir légitime à s'y trouver.
Ce que ça dit d'une société
Inscrire le droit de marcher dans la loi, c'est décider que certains espaces relèvent de l'usage commun même lorsqu'ils appartiennent à quelqu'un en titre foncier. C'est reconnaître que la nature n'est pas réservée à ceux qui ont les moyens d'y posséder quelque chose. C'est aussi reconnaître que marcher, traverser, longer, observer, ne sont pas des activités de loisir accessoires. Elles sont une forme d'appartenance à un territoire, indépendante de qui en détient les titres.
Ce droit a été arraché, pas concédé. Benny Rothman et les marcheurs de 1932 l'avaient compris avant que la loi le reconnaisse. Le chemin qui traverse un domaine privé du Kent, du Pembrokeshire ou du Dorset depuis cinq cents ans est là, légalement, parce qu'une société a décidé à un moment donné que marcher était un droit commun. Pas un privilège. Un droit.
Sources
- Shrubsole, Guy. Who Owns England ? (2019). Ouvrage disponible en librairie ou en bibliothèque.
- Thompson, E.P. Customs in Common (1991). Ouvrage disponible en bibliothèque universitaire.
- Legislation.gov.uk. Countryside and Rights of Way Act 2000.
- Legislation.gov.uk. Land Reform (Scotland) Act 2003.
- NatureScot. Scottish Outdoor Access Code.
- The Ramblers. Access to nature is a right.
- Peak District National Park Authority. The Kinder Scout Mass Trespass.
- Fédération Française de la Randonnée Pédestre.