Dans la plupart des grandes villes chinoises, prendre le métro ne suppose plus ni pièce ni ticket, mais un téléphone, une application et un compte relié à une identité. Le geste quotidien est resté le même, le passage est devenu plus fluide, et quelque chose s'est déplacé sans bruit : chaque trajet laisse une trace horodatée et nominative, conservée quelque part. Personne n'a réclamé cette trace. Elle est arrivée avec le service, comme une clause qu'on ne lit pas.
C'est la forme qu'a prise la surveillance contemporaine. Elle ne ressemble pas à l'image héritée du siècle passé, l'œil qui contraint, le mur qui sépare, le dossier qu'un agent garde à l'abri des regards. Elle ressemble à une commodité. Elle s'installe dans ce qui simplifie la journée, et c'est précisément là qu'elle cesse de se voir. On ne se méfie pas de ce qui rend service. On l'adopte, et en l'adoptant, on signe.
On ne surveille pas ceux qui résistent, on surveille ceux qui dépendent
La bascule tient à un déplacement simple. Surveiller des gens contre leur gré coûte cher, suscite la résistance et laisse des traces visibles. Les observer à travers les outils dont ils ne peuvent plus se passer ne coûte presque rien et ne rencontre aucune opposition, puisqu'il n'y a, à aucun moment, de décision à prendre. La surveillance ne s'impose plus, elle s'adosse au confort. Elle voyage sur le paiement sans contact, la messagerie instantanée, l'application qui déverrouille la porte du bureau ou affiche l'horaire du bus.
Le terme juridique pour ce phénomène est le glissement de finalité. Un dispositif est créé pour un usage précis et légitime comme la santé publique, la fluidité d'un paiement ou la sécurité d'un grand événement. Une fois qu'il est en place et que chacun en dépend, il devient utilisable pour autre chose. La donnée collectée pour une raison en sert une autre, sans qu'il ait fallu rien construire de neuf. L'infrastructure était déjà là. Il suffisait d'en changer l'emploi.
Le jour où l'application santé a barré la route aux manifestants chinois
La Chine offre la démonstration la plus nette de ce mécanisme, non parce qu'elle constituerait un cas isolé, mais parce qu'elle en montre l'aboutissement. Le pays comptait environ cent millions de caméras de surveillance en 2013. En 2025, leur nombre est estimé à plus de sept cents millions. Un rapport du Sénat français relevait en 2022 que huit des dix villes les plus vidéosurveillées au monde étaient chinoises, et que la grande majorité des publications scientifiques sur la reconnaissance faciale provenaient de Chine.
Ce maillage de caméras ne fonctionne pas seul : il se complète des applications installées sur les téléphones, notamment pour le paiement, et l'État a imposé aux entreprises dépassant le million d'abonnés de lui transférer leurs données.
Le chiffre des caméras n'est pourtant pas le plus parlant. Un épisode précis l'est davantage. Pour contenir l'épidémie de Covid, la Chine a généralisé en 2020 un QR code de santé attribuant à chacun une couleur : vert, orange ou rouge, sur le principe du feu de circulation. Le vert était requis pour accéder à quantité de lieux et de transports. Dès son lancement, des juristes avaient alerté sur le risque qu'un tel outil, fondé sur la collecte de données personnelles, soit détourné à des fins de contrôle. En juin 2022, dans la province du Henan, l'alerte est devenue un fait. Des fonctionnaires ont fait passer au rouge le code de milliers de petits épargnants qui voulaient réclamer leurs économies, gelées dans quatre banques régionales à la suite d'une affaire de malversation. Une fois en route vers la banque, ces personnes voyaient leur code virer au rouge sans explication, ce qui les empêchait de se déplacer et les conduisait directement au poste de police.
L'épisode est instructif parce qu'aucun nouvel outil n'avait été inventé. On avait seulement réorienté un dispositif sanitaire, accepté par tous comme une protection, vers la neutralisation d'un mouvement social. Le consentement initial portait sur la santé, il a servi à empêcher de manifester. Entre les deux, il n'y a eu ni loi nouvelle, ni débat, seulement un bouton.
En France, chaque dispositif arrive comme une parenthèse
Le pont avec la France ne relève pas de la peur, mais d'un mécanisme observable, à une autre échelle et avec d'autres garde-fous. Ici, la surveillance ne progresse pas par la dépendance aux applications, mais par l'exception qui se prolonge. Une mesure est votée comme provisoire, pour un événement, puis reconduite, puis élargie.
La vidéosurveillance algorithmique en est l'exemple. Autorisée à titre expérimental par la loi du 19 mai 2023, le temps des Jeux olympiques de Paris, elle devait s'achever en mars 2025. Son utilité a été mince : le rapport d'évaluation, que le journal Le Monde a pu consulter, en a dressé un bilan très mitigé, relevant par exemple que des personnes sans abri avaient été détectées comme des colis abandonnés. Une mission parlementaire a conclu que l'élément déterminant de la réussite sécuritaire des Jeux avait été la présence humaine massive sur le terrain, et non l'algorithme. Ce bilan n'a pas freiné l'extension. La mesure a d'abord été prolongée jusqu'à fin 2027, puis le mouvement s'est accéléré : portée par le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez, la loi Ripost, votée au Sénat le 26 mai 2026, repousse l'expérimentation jusqu'à fin 2030 et l'étend à l'intérieur des bâtiments et lieux ouverts au public, et non plus à leurs seuls abords. Le texte doit encore être examiné par l'Assemblée nationale. En moins d'un an, la vidéosurveillance algorithmique a ainsi fait l'objet de plusieurs textes successifs, chacun repoussant l'échéance ou en élargissant le champ.
Chaque texte se présente comme une réponse ponctuelle à un problème réel. Pris isolément, aucun ne fait basculer le pays. Mis bout à bout, ils dessinent une direction unique, jamais l'inverse.
Note : en 2024, en France, 219 635 caméras de vidéosurveillance étaient répertoriées sur la voie publique, dans plus de neuf mille communes.
Le chiffrement, l'un des derniers espaces que l'on n'a pas cédé
L'autre terrain est celui des messages. Dans la loi contre le narcotrafic, un article défendu par Bruno Retailleau, alors ministre de l'Intérieur, et soutenu par le ministre de la Justice Gérald Darmanin, visait à obliger les messageries chiffrées de bout en bout (comme Signal ou WhatsApp) à livrer le contenu des conversations. L'agence française de cybersécurité, l'ANSSI, son équivalent européen et la ministre déléguée chargée du Numérique, Clara Chappaz, s'y sont opposés, au motif qu'une faille ouverte pour les autorités finit toujours par profiter à d'autres. L'article a été rejeté à l'Assemblée nationale dans la nuit du 20 au 21 mars 2025.
Le sujet n'a pas disparu pour autant : il s'est déplacé à l'échelle européenne. Le règlement surnommé Chat Control, présenté par la Commission en 2022 pour lutter contre la pédocriminalité, prévoyait d'imposer aux messageries le balayage automatique des échanges, y compris chiffrés. Une douzaine d'États, dont la France, ont soutenu le texte, tandis qu'un groupe mené par l'Allemagne s'y opposait fermement. À l'automne 2025, faute de majorité, le Conseil de l'Union européenne a renoncé à la détection obligatoire. En mars 2026, le Parlement européen est allé plus loin : il a refusé de prolonger jusqu'au balayage même volontaire des messages, laissant expirer le régime temporaire en vigueur depuis 2021. Le projet de règlement permanent, lui, continue d'être négocié. Là encore, le levier est un objectif que nul ne conteste, la protection des enfants, pour une capacité qui, une fois en place, ne se limiterait pas à son objet.
La différence tient aux contre-pouvoirs
La différence entre la France et la Chine est réelle, et elle ne tient pas aux outils, souvent identiques. Elle tient à l'existence de digues. L'Assemblée nationale a écarté l'accès aux messageries chiffrées, le Parlement européen a refusé de prolonger Chat Control, la Commission nationale de l'informatique et des libertés alerte régulièrement, et le Conseil constitutionnel a, par le passé, censuré des dispositifs de surveillance jugés disproportionnés. Le règlement européen sur l'intelligence artificielle (AI Act) interdit par principe l'identification biométrique à distance en temps réel dans l'espace public à des fins répressives, sauf exceptions strictement définies, et la Cour européenne des droits de l'homme impose de longue date que toute atteinte à la vie privée soit nécessaire et proportionnée.
À ce jour, la France n'emploie pas officiellement la reconnaissance faciale en direct dans la rue. Ces digues ont tenu. Mais une digue n'est pas une donnée acquise. Elle repose sur des institutions indépendantes, une justice, une presse, des autorités de contrôle, capables de dire non à un pouvoir qui voudrait passer outre. Toute la solidité du dispositif vient de là. C'est aussi sa fragilité. L'infrastructure technique, elle, est indifférente à la main qui la tient. Les caméras, les bases de données, les capacités d'analyse installées aujourd'hui par des gouvernements soumis au contrôle des juges resteront disponibles pour ceux qui gouverneront demain, y compris si ces derniers s'accommodent moins des contre-pouvoirs. La question n'est donc pas de savoir si tel outil est dangereux en soi, mais entre quelles mains il se trouvera, et si ces mains pourront encore être arrêtées.
C'est pourquoi l'essentiel ne se joue pas dans la technologie, mais autour d'elle. Une caméra ne décide pas de ce qu'elle filme, ni une base de données de ce qu'on y cherche. Ce sont des institutions, une justice, une presse, des autorités de contrôle, qui fixent ces limites et peuvent les tenir ou les relâcher. Tant qu'elles tiennent, la même infrastructure reste encadrée. Le jour où elles cèdent, elle est déjà là, prête à servir, sans qu'il faille rien construire. C'est le propre d'une surveillance qui ne contraint plus : elle n'a pas besoin de forcer pour s'installer, il lui suffit d'attendre, dans les outils que nous avons adoptés, que change la main qui les tient.
Sources
- Sénat. La reconnaissance biométrique dans l'espace public : 30 propositions pour écarter le risque d'une société de surveillance (2022).
- Le Petit Journal (édition Shanghai). En Chine, entre dérives et initiatives sanitaires (2022).
- CNN. China's bank run victims planned to protest. Then their Covid health codes turned red (2022).
- LCP. Vidéosurveillance algorithmique lors des JO : une expérimentation pas à la hauteur, selon un rapport parlementaire (2025).
- Éric Martineau et Stéphane Peu. Rapport d'information sur le bilan des jeux olympiques et paralympiques dans le domaine de la sécurité (2025).
- Public Sénat. Loi Ripost : le Sénat prolonge et étend le recours à la vidéosurveillance algorithmique (2026).
- La Gazette des communes. Projet de loi « Ripost » : les collectivités face au retour de la vidéosurveillance algorithmique (2026).
- LCP. Narcotrafic : l'Assemblée refuse l'accès aux messageries chiffrées, contre l'avis de Bruno Retailleau (2025).
- Next. L’article 8ter sur les portes dérobées enterré : « C’était une énorme connerie » (2025).
- Next. Chat Control : le Parlement européen refuse de prolonger la surveillance jusqu'en 2027 (2026).