On ouvre une application, et l'ordre est déjà là. Les premières publications ne sont pas les plus récentes, ni celles que l'on attendait, mais celles qu'un système a placées en tête. Ce classement paraît naturel, presque neutre, au point que l'on oublie qu'il procède d'une décision. Quelqu'un, ou quelque chose, a tranché ce qui apparaîtra d'abord, ce qui restera en bas, hors de portée du regard, et ce qui ne s'affichera tout bonnement pas.
Cette décision, on la remarque rarement. Elle fait partie du décor numérique, au même titre que la disposition des rayons dans un magasin. Elle oriente pourtant une bonne part de ce que l'on lit, de ce que l'on apprend, de ce que l'on croit savoir du monde.
La question mérite alors d'être posée clairement : qui décide de ce qui nous parvient, et peut-on reprendre la main sur cette décision ?
Un ordre décidé ailleurs
Un fil d'actualités, au départ, n'a rien de compliqué. On s'abonne à des sources, et leurs publications s'affichent les unes après les autres, dans l'ordre de leur parution. Ce fil chronologique a longtemps été la règle. Chacun composait le sien en choisissant qui suivre, et l'ordre du temps faisait le reste.
La plupart des fils ne fonctionnent plus ainsi. Entre les publications et le lecteur s'est glissé un système de tri qui réordonne tout selon ses propres critères, lesquels ne sont pas ceux du lecteur. Un fil trié cherche à retenir, à ramener, ou, plus grave, à orienter, à convaincre, à évincer. Il met en avant ce qui provoque une réaction, ce qui infléchit une décision, ce qui pousse à agir, davantage que ce qui informe ou apaise.
Dès les années 1970, l'économiste Herbert Simon observait qu'une information abondante épuise une ressource devenue rare : l'attention de celui qui la reçoit. Ce constat est le socle de ce que Yves Citton a décrit comme une économie de l'attention, où les médias sèment de l'information pour récolter de l'attention, qu'ils revendent ensuite aux annonceurs. Le tri algorithmique en est l'instrument le plus fin. Comme l'a montré le sociologue Dominique Cardon, il détermine, pour chacun, de l'ordre dans lequel le monde apparaît. Et ce choix s’effectue, en fonction de ce qui capte l’attention, et non de ce qui compte.
Trier, c'est aussi faire disparaître
Classer n'est pas seulement mettre en avant. Tout ce qui n'est pas remonté descend, et ce qui descend assez bas cesse d'exister pour le lecteur. Un fil ne montre pas ce qui a été publié, il montre ce ce qu’il en a sélectionné. La différence est considérable, et elle est indétectable depuis l'écran.
Cette mise à l'écart prend plusieurs formes. La plus discutée porte un nom emprunté à l'anglais, le shadowban, qui désigne la réduction de visibilité d'un compte ou d'une publication sans notification ni justification. Le chercheur Romain Badouard, qui travaille sur ces questions, rappelle que les plateformes entretiennent le flou sur ces pratiques. Interrogées par le régulateur français, certaines n'abordent pas le sujet, d'autres l'évoquent sans jamais fournir le moindre chiffre permettant d'en mesurer l'ampleur. Le phénomène est suffisamment établi pour que le droit européen s'en saisisse, le Règlement sur les services numériques imposant désormais aux plateformes de signaler les réductions de visibilité qu'elles décident et de les motiver.
D'autres évictions sont assumées publiquement, et elles sont encore plus vertigineuses. En février 2024, Meta a annoncé que ses algorithmes cesseraient, par défaut, de recommander des contenus politiques sur Instagram et Threads provenant de comptes que l'on ne suit pas. La définition retenue englobe les publications touchant aux lois, aux élections et aux sujets de société, autrement dit une part immense de ce qui fait le débat public. Les utilisateurs qui souhaitent continuer à voir ces contenus doivent aller le demander en modifiant un paramètre. Une entreprise privée a ainsi décidé, pour des centaines de millions de personnes et sans qu'elles n'aient rien demandé, que la politique n'entrerait plus dans leur champ de vision.
Le lecteur, lui, ne peut pas s'en apercevoir. On repère une publication qui dérange, jamais celle qui n'est pas arrivée jusqu'à soi. L'absence ne laisse aucune trace, et c'est ce qui rend ce pouvoir si difficile à saisir.
Le faux circule mieux que le vrai
Un autre problème émerge : ce qui franchit le tri. En 2018, trois chercheurs du MIT ont analysé la diffusion de 126 000 nouvelles sur Twitter entre 2006 et 2017, en s'appuyant sur six organisations de vérification pour établir leur véracité. Leurs résultats, publiés dans la revue Science, sont sans appel. Les fausses nouvelles se propagent plus loin, plus vite et plus largement que les vraies, avec environ 70 % de partages supplémentaires, et une vraie information met six fois plus de temps à toucher 1 500 personnes.
L'explication n'est pas celle que l'on attend. Les robots automatisés relayaient les deux types de nouvelles avec la même vigueur, ce sont donc bien les humains qui font circuler le faux plus vite. La nouveauté attire, et une information inventée est par définition inédite. Le tri des fils ne fabrique pas le mensonge, mais il récompense mécaniquement ce qui suscite le plus de réactions. Et ce qui suscite le plus de réactions est précisément ce qui a le plus de chances d'être faux. À cela s'ajoutent les contenus délibérément trompeurs, conçus pour exploiter ce ressort.
Ce constat éclaire l'enjeu réel. Dans un fil, on ne choisit pas ses sources, on reçoit des contenus dont l'origine est souvent floue, relayés par des inconnus, ordonnés par un calcul. Choisir ses sources, c’est aussi désigner les voix auxquelles on choisit de se fier, celles à qui l'on accorde sa confiance, ce qui reste la protection la plus simple et la plus solide contre ce qui se fabrique pour circuler.
Un outil ancien laissé de côté
Faire autrement n'a rien d'une nouveauté. Un outil bâti sur la logique inverse existe depuis longtemps, et il a même précédé les fils triés. En 1999, chez Netscape, Dan Libby et quelques autres ont mis au point le RSS, un format qui permet à un site de publier ses nouveautés sous une forme que n'importe quel logiciel peut lire. Le principe tient en une phrase : un site propose un flux, le lecteur s'y abonne, et il reçoit tout ce qui paraît, dans l'ordre, sans intermédiaire qui trie. La décision de ce qui arrive appartient entièrement à celui qui s'abonne.
Le format se répand vite. Au cours des années 2000, les journaux offrent leurs titres en RSS, les blogs s'en emparent, et Google Reader, lancé en 2005, rassemble des millions de lecteurs qui suivent ainsi leurs sources. Pendant quelques années, avant que les réseaux sociaux ne s'imposent, c'est de cette manière qu'une grande partie du web se tient au courant.
Aaron Swartz, l'un des artisans de ce système, mérite que l’on s’intéresse à lui. C'est à l'âge de quatorze ans qu'il co-écrit une version du format. Plus tard, il devient une figure du web ouvert, militant de l'accès libre à la connaissance, cofondateur de Creative Commons, adversaire des lois de censure en ligne. Poursuivi par la justice américaine pour avoir massivement téléchargé des articles scientifiques depuis une base universitaire, et menacé d'une lourde peine, il met fin à ses jours en janvier 2013, à l'âge de vingt-six ans. Le RSS est né dans cet esprit, celui d'un web où l'information circule sans péage, sans censure et sans gardien.
Pourquoi un tel outil a-t-il presque disparu des usages ? Ce n'est pas un défaut technique qui l'a écarté. Un flux que l'utilisateur contrôle pèche autrement : il ne rapporte rien. On ne peut y insérer aucune publicité, on ne peut y mesurer aucun temps de présence, et l'on ne retient pas celui qui lit puisqu'il décide seul de ce qu'il reçoit. Dans une économie bâtie sur la captation de l'attention, un outil pareil n'a pas de place. Il n'a été ni interdit ni saboté, il a cessé d'être soutenu, développé, mis en avant, au profit de fils qui, eux, servaient ces intérêts.
La fermeture de Google Reader, en 2013, a marqué ce basculement. L'entreprise a invoqué un usage en baisse et l'absence de modèle économique. Dave Winer, l'un des pères du RSS, a nuancé en rappelant que Google cherchait surtout à réduire son nombre de produits. Les deux lectures se rejoignent sur l'essentiel, ce qu'une économie conserve ou délaisse tient moins à l'utilité d'un outil qu'à ce qu'il permet de mesurer et de vendre.
Redevenir celui qui choisit
Reprendre cette décision ne bouleverse pas l'existence et ne rend pas plus efficace. Le déplacement est plus discret, et plus profond. Celui qui fixe l'ordre de ce qui apparaît redevient le lecteur lui-même, et avec lui la responsabilité de désigner les sources auxquelles il se fie.
Un fil que l'on a composé possède une autre propriété, moins visible : il s'arrete. On a lu ce à quoi l'on s'était abonné, et il n'y a plus rien, jusqu'à la prochaine parution. Un fil trié pour retenir, lui, ne finit jamais. Il se recharge, propose toujours une suite, une chose de plus à regarder. Cette limite n'a rien d'une privation, et elle ne porte pas en elle le risque de rater quelque chose. Elle rend à la lecture un bord, un moment où l'on a fait le tour et où l'on passe à autre chose.
Les outils d'une lecture choisie
Reprendre la main sur ce que l'on reçoit ne réclame ni installation compliquée ni compétence particulière. Des outils existent, souvent anciens, parfois discrets, mais tous positionnés du même côté, celui de la lecture dont on décide.
Le RSS
Le format RSS, bien que mis de côté, est toujours vivant. Pour s'en servir, il faut un lecteur de flux, aussi appelé agrégateur. Cet outil rassemble les publications des sites auxquels on s'abonne et les affiche dans l'ordre, sans rien y ajouter ni rien en retrancher. Les éditeurs, eux, fournissent des flux complets ou partiels, selon qu'ils permettent de lire l'intégralité d'un contenu dans le lecteur ou qu'ils imposent de se rendre sur leur site.
Voici deux outils dont la conception se tient au plus près des valeurs portées par les fondateurs du format. Ils sont libres, gratuits, sans publicité ni mesure d'audience.
- NetNewsWire sur Mac et iPhone
- Feeder sur Android
D'autres, plus connus, comme Feedly et Inoreader, fonctionnent bien et s'installent sans effort, mais ce sont des services commerciaux, en partie payants, qui réintroduisent des fonctions de tri et de suggestion automatiques. Les adopter revient à retrouver une part de ce que l'on cherchait à quitter, ce qui reste un choix légitime dès lors qu'on le fait en connaissance de cause.
Enfin, FreshRSS permet de conserver ses flux sur son propre serveur, en version auto-hébergée, au prix de quelques connaissances techniques.
Les newsletters
Une newsletter à laquelle on s'est abonnée est, elle aussi, une lecture choisie. Elle arrive parce qu'on l'a demandée, et elle porte une intention éditoriale qui correspond à ce que l'on attend.
Le mail n'échappe pas pour autant à ce que l'article décrit. D'innombrables newsletters commerciales ne visent qu'à attirer les lecteurs vers des sites saturés de publicité, et ne sont conçues qu'en fonction d'un taux d'ouverture et d'un profit attendu. La différence tient au même endroit que pour les flux, dans le choix de la source à qui l'on ouvre sa boîte mail.
Opposer les flux et les newsletters serait une erreur, car les deux tiennent le même rôle face aux fils que l'on ne maîtrise pas. Un logiciel comme Thunderbird, libre et gratuit, réunit d'ailleurs les deux au même endroit, ce qui en dit long sur leur parenté.
Les favoris
Les favoris, ou signets, sont la méthode la plus ancienne de toutes. Enregistrer un site que l'on apprécie et y retourner de soi-même quand on le souhaite demeure une manière pleine et entière de choisir ce que l'on lit, et à qui l'on accorde son temps et son attention. Rien n'oblige à passer par un fil pour retrouver ce qui compte.
Un geste plus qu'une technique
Aucun de ces outils n'est le sujet. Le sujet est la décision qu'ils rendent au lecteur, celle de fixer soi-même ce qui arrive jusqu'à nous, et de savoir d'où cela vient. À mesure que les fils triés lassent, ces formes plus anciennes retrouvent d'ailleurs des adeptes, discrètement, comme on revient à une chose que l'on n'aurait pas dû laisser filer.
L'essentiel tient dans le geste, reprendre une petite part de ce qui, jour après jour, façonne l'idée que l'on se fait du monde.
Pour qui veut s'en servir, Hilja propose des flux RSS et une newsletter mensuelle.
Sources et liens utiles
- Wikipédia. RSS.
- Le Journal du Net. Décès d'Aaron Swartz, le co-inventeur du RSS (2013).
- Wikipédia. Google Reader.
- The Register. Requiem for Google Reader, dead for a decade but not forgotten (2023).
- Revue Esprit. Romain Badouard. Shadow ban. L'invisibilisation des contenus en ligne.
- EUR-Lex. Règlement sur les services numériques.
- Computer Law & Security Review. Paddy Leerssen. An end to shadow banning ? Transparency rights in the Digital Services Act between content moderation and curation (2023).
- Franceinfo. Pourquoi Instagram met le frein sur les sujets politiques (2024).
- Agence Science-Presse. Oui, les fausses nouvelles voyagent vraiment plus vite (2022).
- Yves Citton (dir.). L'économie de l'attention. Nouvel horizon du capitalisme ? (2014). La Découverte. Ouvrage disponible en librairie ou en bibliothèque.
- Dominique Cardon. À quoi rêvent les algorithmes. Nos vies à l'heure des big data (2015). Seuil. Ouvrage disponible en librairie ou en bibliothèque.
- Les outils cités dans cet article :
Note : les outils et applications cités dans cet article le sont à titre informatif. Aucune collaboration commerciale, partenariat ou rémunération n’a été établi avec les éditeurs pour ces mentions.