Faire de l'utopie une réalité

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Le 4 juin 2026, quarante-cinq chercheuses et chercheurs réunis autour du World Inequality Lab, le laboratoire codirigé par Thomas Piketty et Lucas Chancel, ont publié un document d'un genre inhabituel. Le Rapport sur la justice mondiale ne se contente pas de mesurer les inégalités, ce que le laboratoire fait depuis des années avec une rigueur reconnue. Il propose un plan, chiffré et daté, pour les réduire drastiquement d'ici 2100 tout en maintenant la planète habitable. Et ses auteurs emploient pour le décrire un mot que la recherche économique s'interdit d'ordinaire : utopie.

C'est ce mot qui arrête. Dans la conversation courante, il sert à disqualifier. Qualifier une idée d'utopique, c'est la ranger au rayon des rêveries, lui refuser l'examen. Ici, le mot est revendiqué comme une méthode. Quelques mois plus tôt, le même laboratoire publiait son Rapport sur les inégalités mondiales 2026, dont le constat tient en une phrase : les inégalités extrêmes ne sont pas une fatalité mais le résultat de choix politiques et institutionnels. Le rapport de juin en tire la conséquence logique. Si ce sont des choix, alors d'autres choix sont possibles, et il devient nécessaire de les formuler précisément.

Reprendre l'imaginaire à ceux qui l'occupent

Les auteurs ne cachent rien de leur intention. Leur plan se présente explicitement comme une réponse à la montée des projets national-populistes et climatosceptiques des deux côtés de l'Atlantique, et au laisser-faire qui a permis une concentration des patrimoines sans précédent dans l'histoire. Lucas Chancel évoque les technoréactionnaires de la Silicon Valley et leur rêve d'une colonie sur Mars surplombant une Terre paupérisée. Thomas Piketty résume l'enjeu d'une formule : dans la bataille culturelle en cours, il faut « proposer un avenir souhaitable et désirable ».

Le diagnostic mérite qu'on s'y attarde, car il déplace la question. Le problème n'est pas seulement que certains projets politiques soient inquiétants, c'est qu'ils occupent presque seuls le terrain de l'imaginaire. Le repli national raconte une histoire, la fuite technologique en raconte une autre, et face à elles, le camp de l'égalité a longtemps opposé des indignations plutôt que des horizons. Ne rien proposer, c'est laisser le futur à ceux qui le racontent. Ce rapport refuse cette absence, et c'est peut-être son geste le plus politique.

Un plan chiffré, pas un manifeste

L'utopie est ici chiffrée jusque dans le détail. Le scénario central vise une convergence des revenus de tous les pays vers environ 5 000 euros mensuels par habitant d'ici 2100, là où l'écart va aujourd'hui de 290 euros en Afrique subsaharienne à 4 590 euros en Amérique du Nord. La part du patrimoine mondial détenue par la moitié la plus pauvre de l'humanité passerait de 2 % à 30 %, celle des milliardaires reculerait de 6 % à 0,05 %. Le réchauffement climatique, lui, serait contenu autour de 1,8 °C, contre plus de 4 °C dans le scénario où rien ne change.

L'instrument principal serait un Fonds pour la justice mondiale, alimenté par une double fiscalité progressive. L'impôt sur le patrimoine partirait de 1 % par an au-delà de 2,2 millions d'euros, soit vingt fois la richesse moyenne mondiale par adulte, puis monterait par paliers jusqu'à 20 % annuels au-delà de 550 millions d'euros. Entre 1,3 et 1,5 % de la population mondiale serait concernée. L'impôt sur les revenus suivrait la même logique progressive, de 5 % pour les revenus dépassant dix fois la moyenne mondiale jusqu'à un taux marginal de 90 % au-delà de 110 millions d'euros par an. Les dépenses du fonds (environ 10 % du produit intérieur brut mondial chaque année entre 2026 et 2060) seraient redistribuées sur une base égale par habitant pour financer l'éducation, la santé et la transition énergétique, en particulier dans les pays du Sud.

Trois conditions accompagnent ce mécanisme : une décarbonation rapide des systèmes énergétiques, une sobriété ciblée qui déplacerait l'activité des secteurs matériels vers les secteurs immatériels (comme l'éducation ou la santé), et une transformation des habitudes alimentaires permettant un vaste plan de reforestation. S'y ajoute une réduction continue du temps de travail, dans le prolongement direct du siècle écoulé : les pays riches sont passés de plus de 3 000 heures annuelles travaillées au début du XXe siècle à environ 1 600 aujourd'hui, et le rapport propose de poursuivre vers 1 000 heures d'ici la fin du siècle. Selon les calculs des auteurs, près de 89 % de la population mondiale verrait ainsi son revenu doubler.

Les utopies réalisées ne sont pas tombées des urnes

L'objection vient immédiatement, et les auteurs la connaissent : tout cela paraît inaccessible. C'est ici que l'histoire entre dans l'argument, et qu'elle le porte. Les congés payés, la journée de huit heures, la Sécurité sociale, l'impôt progressif sur le revenu, le droit de vote pour les femmes : chacune de ces réalités ordinaires a d'abord été une utopie, moquée comme telle par les esprits raisonnables de son temps. L'ampleur de ce qui a déjà été accompli donne la mesure du possible. En Europe du Nord, au début du XXe siècle, les 0,1 % les plus riches disposaient en moyenne d'un revenu 150 fois supérieur à celui des 10 % les plus pauvres. Un siècle plus tard, ce rapport était tombé à 11. Ce qui semble aujourd'hui l'ordre naturel des choses fut un jour un projet jugé impossible.

Et aucune de ces conquêtes n'est tombée des urnes seule. Les congés payés de 1936 sont indissociables des grèves de mai et juin qui ont précédé les accords de Matignon. Le vote n'a fait qu'ouvrir la porte que le mouvement social avait déjà ébranlée. La Sécurité sociale de 1945 prolonge le programme du Conseil national de la Résistance et des décennies de luttes ouvrières et mutualistes. Le droit de vote des femmes, acquis en 1944, couronne plus d'un demi-siècle d'engagement suffragiste. Les élections ont enregistré des rapports de force qui s'étaient construits ailleurs, avant, dans la durée, par des gens qui avaient décidé de prendre position sans attendre d'être majoritaires.

Des batailles annoncées plutôt que des objections

Le rapport n'esquive pas ses points de friction, et la manière dont il les traite est instructive.

Les très grandes fortunes chercheront à échapper à l'impôt : les auteurs le tiennent pour acquis. Dans les pays riches, 10 à 20 % de la population pourrait y perdre financièrement, même en gagnant en temps libre et en qualité de vie. Les auteurs le chiffrent eux-mêmes et annoncent que cette ligne de partage sera au cœur des luttes sociales et politiques à venir.

Le contexte international, marqué par le détricotage du multilatéralisme, semble hostile. Ils répondent qu'une coalition de pays volontaires suffirait à amorcer le mouvement, en s'appuyant sur des dynamiques déjà engagées, de l'initiative brésilienne au G20 pour taxer les milliardaires aux travaux de l'ONU sur une convention fiscale internationale.

Autrement dit, les difficultés ne sont pas présentées comme des réfutations mais comme la cartographie des affrontements qui viennent. La nuance change tout. Une objection clôt le débat, une bataille annoncée appelle des forces. Les auteurs reconnaissent d'ailleurs que leur architecture est imparfaite et la posent comme une base de travail ouverte à la discussion, y compris sur la question, réelle, du contrôle démocratique d'institutions mondiales de cette ampleur. Cette modestie n'affaiblit pas le projet. Elle dit simplement qu'un plan n'est pas une prophétie, et qu'il reste à écrire par ceux qui s'en saisiront.

La part qui revient à chacun

Car c'est la conclusion du rapport lui-même : « rien ne peut être réalisé sans un puissant mouvement citoyen » et sans un réseau large d'organisations, syndicats et partis compris. Les économistes ont fait leur part, qui est de démontrer que l'égalité dans les limites planétaires est matériellement possible. La suite ne relève plus de l'économie. Elle relève de la question que chacun porte, qu'il la formule ou non : dans quelle société souhaite-t-on vivre, et que fait-on pour qu'elle advienne ?

Se mobiliser a plusieurs visages, et la plupart sont accessibles sans héroïsme. Lire le rapport, qui est public et traduit en synthèse française. En parler, autour d'une table, au travail, là où les idées circulent réellement. Soutenir les organisations qui portent ces combats de longue date. Peser dans les échéances électorales qui viennent, en France comme ailleurs, puisque les majorités finissent par compter. Sans oublier que l'histoire rappelée plus haut enseigne l'inverse du fatalisme électoral : les urnes ratifient des mouvements qu'elles ne créent pas. Lucas Chancel le dit à sa manière, en pointant le « défaitisme de la pensée progressiste » qui consiste à croire le progrès social derrière nous.

Les utopies qui ont réussi n'ont pas attendu d'être réalistes pour exister. Elles ont commencé par des gens qui les ont jugées dignes qu'on se lève pour elles, et le réel a fini par leur donner raison. Celle-ci vient d'être posée sur la table, avec ses chiffres, ses conditions et ses imperfections. Ce qu'elle deviendra ne dépend plus de ses auteurs.


Sources