Pour exister sur les réseaux sociaux, il faut « être quelque chose ». Pas seulement partager des idées ou des pratiques, mais incarner une identité reconnaissable, immédiatement assignable à une catégorie. Les plateformes récompensent la cohérence thématique, la fidélité à une niche, la répétition d'un signal identitaire clair. Plus l'identité est nette, plus l'audience est ciblée. Plus l'audience est ciblée, plus elle est fidèle.
Ce phénomène en ligne n'est qu'une version visible et accélérée de quelque chose de beaucoup plus ancien et de beaucoup plus large : la façon dont l'appartenance à un groupe finit par définir ceux qui en font partie, jusqu'à les enfermer. Ce mécanisme est ordinaire. Il traverse les communautés de quartier, les groupes militants, les familles, les nations. Et c'est précisément parce qu'il est ordinaire qu'il mérite d'être regardé de près. Parce que ce qui commence dans l'anodin peut, poussé à son extrême, mener très loin.
Au début : appartenir à quelque chose
Toute communauté naît d'un besoin réel. Celui de se reconnaître dans les autres, de ne pas être seul à penser ce que l'on pense, de trouver des repères dans un monde qui en manque souvent. C'est une impulsion humaine fondamentale, et il n'y a rien à lui reprocher.
La psychologie sociale l'a formalisée dans les années 1970 avec les travaux d'Henri Tajfel et de John Turner. Ils ont montré que l'esprit humain trie spontanément le monde social en deux catégories : ceux qui sont comme nous, et les autres. Un endogroupe est un groupe auquel une personne s'identifie et un exogroupe, un groupe auquel elle ne s'identifie pas. Ce qui est marquant dans leurs expériences, c'est la rapidité et la légèreté avec lesquelles ce mécanisme s'enclenche. Tajfel et ses collègues ont montré que des individus forment des groupes d'auto-préférence en quelques minutes, même sur la base de critères entièrement arbitraires comme la préférence supposée pour un artiste ou le résultat d'un tirage au sort.
Autrement dit, peu importe la raison du regroupement, dès qu'un groupe existe, quelque chose se met en marche : l'individu est porté à valoriser son groupe d'appartenance pour en tirer une image positive, et à marquer la différence avec ceux du dehors. Ce n'est pas une perversion, c'est une mécanique. Et elle s'applique aussi bien aux supporters d'une équipe sportive qu'aux familles, aux nations ou aux groupes les plus convaincus de leurs valeurs.
L'étape suivante : définir le dedans et le dehors
Dès qu'un groupe se constitue autour de convictions ou de pratiques, l'appartenance tend à devenir une affaire de preuves. On ne se contente plus de partager des valeurs : on vérifie qu'elles sont bien tenues, par soi et par les autres.
Ce qui s'installe alors n'est pas seulement de la fierté collective, mais une forme de surveillance horizontale. Non organisée, rarement nommée, mais bien présente. Elle se manifeste dans les commentaires, les regards obliques, les questions qui ne sont pas tout à fait des questions. La quête de pureté de l'engagement, au sein des groupes qui se définissent par leurs convictions, est un phénomène documenté de longue date : plus l'adhésion est forte, plus l'écart est sanctionné.
La sociologue du religieux, Danièle Hervieu-Léger, a montré comment les communautés fondées sur des convictions tendent à reproduire des structures d'orthodoxie, des normes sur ce qu'il est correct de croire et de faire. L'analogie avec le registre religieux n'est pas fortuite. Quand un système de croyances aspire à répondre à la totalité des questions, à orienter tous les aspects de l'existence, il cesse d'être un cadre parmi d'autres pour devenir un cadre moral complet. Et la pression qui en résulte s'exerce d'abord sur ceux qui appartiennent au groupe. On n'y échappe pas en se retirant, on y échappe en se conformant.
La fermeture : quand le groupe se referme sur lui-même
Ce resserrement a une dynamique propre, que le psychologue Irving Janis a décrite en 1972 sous le nom de pensée de groupe (groupthink) : un phénomène par lequel le désir d'harmonie et de conformité au sein d'un groupe l'emporte sur l'examen lucide des faits. La pensée critique est mise à l'écart, les désaccords sont étouffés, et le groupe en vient à prendre des décisions qu'aucun de ses membres n'aurait validées seul.
Irving Janis identifie plusieurs facteurs qui favorisent ce glissement : la fermeture du groupe sur lui-même, sa forte cohésion, l'homogénéité de ses membres, l'absence de procédures permettant le désaccord, et le sentiment d'une menace extérieure. Ce dernier point est décisif : plus un groupe se sent attaqué ou incompris du dehors, plus il se resserre. La menace extérieure, réelle ou perçue, est le plus puissant des ciments.
Les algorithmes des réseaux sociaux n'ont pas créé ce mécanisme, mais ils l'ont amplifié de façon inédite. En proposant en continu des contenus conformes à ce que l'on pense déjà, ils enferment dans un espace où le désaccord disparaît du champ de vision. À cette fermeture algorithmique s'ajoute une fermeture volontaire. On choisit aussi, librement, de ne plus fréquenter que des gens qui pensent comme soi. On ne lit plus que ce qui confirme. On interprète le moindre écart comme une trahison plutôt que comme une invitation à nuancer.
Le paroxysme : ce que l'histoire a montré
Ce mécanisme de fermeture n'est pas propre à tel ou tel groupe. Il traverse tous les collectifs suffisamment homogènes et suffisamment convaincus de leur propre justesse. Et poussé à son extrême, dans des conditions particulières, il peut mener très loin.
Hannah Arendt a été l'une des premières à nommer précisément ce processus. Dans Les Origines du totalitarisme (1951), elle décrit comment les régimes totalitaires n'ont pas surgi du néant : ils ont trouvé un terrain préparé dans des sociétés atomisées, traversées par un besoin violent d'appartenance. Les masses qui ont rendu le totalitarisme possible, écrit-elle, se sont formées à partir d'une société où la solitude individuelle ne trouvait de limite que dans l'appartenance à un groupe. La caractéristique de l'homme de masse, selon elle, n'est pas la brutalité mais l'isolement et l'absence de rapports sociaux normaux.
Le paradoxe qu'Arendt met en lumière est glaçant. C'est la solitude qui rend l'appartenance totale désirable. Cette appartenance qui répond à tout, qui nomme l'ennemi, qui unifie, qui offre une identité sans reste ni ambiguïté. Le totalitarisme ne s'impose pas seulement par la terreur, il séduit d'abord en offrant à des individus isolés un tout dans lequel se fondre.
On est loin, évidemment, des groupes ordinaires de la vie quotidienne. Les conséquences ne sont pas comparables, et il serait absurde de les confondre. Mais la structure, elle, est continue : besoin d'appartenance, construction d'un dehors menaçant, surveillance de la pureté, fermeture progressive, fusion de l'individu dans le groupe. Ce n'est pas le contenu qui relie ces phénomènes, c'est le mécanisme. Et reconnaître ce mécanisme dans sa forme ordinaire est peut-être la meilleure façon de ne pas le laisser prospérer dans ses formes extrêmes.
Ce que cette logique coûte à l'individu
Il y a une conséquence plus silencieuse, moins spectaculaire, mais réelle : ce que l'enfermement identitaire fait à la personne elle-même.
La vie est faite de quantité d'expériences, de liens, de désirs, de pensées qui n'ont pas grand-chose à voir avec une identité, surtout quand celle-ci se réduit à une affiliation. Quand une étiquette devient trop structurante, elle ne laisse plus de place pour la contradiction, l'évolution, l'ambivalence. On ne peut plus traverser une période de moindre vigilance sans avoir le sentiment de se trahir soi-même. On ne peut plus admettre que l'on n'y croit plus tout à fait comme avant. L'identité de groupe, quand elle est trop serrée, empêche de changer, c'est-à-dire, au fond, de vivre.
C'est l'ironie de l'étiquetage : en cherchant à se définir clairement, à appartenir pleinement, on finit par se réduire.
Tenir ses convictions d'une main moins serrée
Ce texte n'est pas un appel à l'individualisme ni au relativisme qui consisterait à dire que toutes les positions se valent. Certaines valeurs méritent d'être défendues avec constance, y compris quand c'est inconfortable. La porosité n'est pas l'indifférence.
Mais il y a une différence entre tenir des convictions et s'y enfermer. Entre partager des pratiques et exiger l'orthodoxie. Entre construire un collectif et en surveiller les membres.
Les mouvements qui ont réellement transformé les choses sont souvent ceux qui ont su rester poreux, accueillir des trajectoires différentes, tolérer l'incohérence sans la sanctionner. Non parce que la cohérence n'a pas de valeur, mais parce que la rigidité est une forme d'abandon de la pensée.
Il ne s'agit pas de croire moins. Il s'agit de tenir ses convictions d'une main un peu moins serrée, pour garder la capacité de penser par soi-même. Celle, précisément, que tout enfermement collectif commence par confisquer.
Sources
- Arendt, Hannah. Les Origines du totalitarisme (1951). Troisième partie publiée en français sous le titre Le Système totalitaire (1972). Éditions du Seuil. Ouvrage disponible en librairie.
- Tajfel, Henri et Turner, John. An Integrative Theory of Intergroup Conflict (1979). In The Social Psychology of Intergroup Relations, Brooks/Cole. Ouvrage disponible en bibliothèque universitaire.
- Janis, Irving. Victims of Groupthink (1972). Houghton Mifflin. Ouvrage disponible en bibliothèque universitaire.
- Hervieu-Léger, Danièle. La Religion pour mémoire (1993). Éditions du Cerf. Ouvrage disponible en librairie.