Ne pas vouloir ce que l'on est censé vouloir

Canards sur une rivière, en Angleterre
Crédit photo : Hilja

Il y a une gêne particulière à ne pas désirer ce que tout le monde semble désirer. Ce n'est pas une opposition, pas un rejet, pas un discours contre. C'est une absence. L'idée d'acheter un appartement ne dit rien. La perspective d'évoluer professionnellement laisse indifférent. La parentalité ne se présente pas comme une évidence. Rien ne manque, et pourtant quelque chose cloche aux yeux des autres.

Car cette absence ne produit presque jamais de tranquillité. Elle produit une friction sourde. Il faut expliquer, relativiser, rassurer son entourage sur le fait que l'on va bien, et parfois s'en convaincre soi-même. Dans la plupart des milieux, l'évidence tacite veut que ces désirs-là soient naturels, et qu'en être dépourvu trahisse quelque chose que l'on préférerait ne pas entendre. Reste une question, rarement posée : d'où viennent les désirs que l'on est censé avoir ?

On n'a pas choisi ce que l'on désire

Pierre Bourdieu a consacré une part de son œuvre à montrer que les goûts, les préférences et les aspirations ne tombent pas du ciel. Ils sont socialement produits, à l'insu de ceux qui les éprouvent. Ce qu'il nomme l'habitus, dans La Distinction, désigne cet ensemble de dispositions intériorisées qui orientent les désirs et les jugements en cohérence avec le milieu dont on vient.

Ce n'est pas de la manipulation, mais un apprentissage silencieux, précoce et continu. Ce que l'on voit autour de soi, ce que la famille et l'école valorisent, ce qui se dit d'une réussite et ce qui se murmure d'un échec. Vouloir une carrière qui monte, un logement à soi, une famille stable. Ces désirs paraissent naturels parce qu'ils ont été appris dans des décors où ils allaient de soi.

La sociologue Eva Illouz a montré comment ce façonnage s'est étendu au cours du XXe siècle. Les désirs ne sont plus seulement hérités d'un milieu, ils sont fabriqués par des industries entières. Publicité, développement personnel, culture du bien-être, injonction au bonheur... Ce que l'on devrait vouloir ressentir, accomplir, posséder ou devenir est produit, diffusé et renouvelé sans relâche. Le désir lui-même est devenu un marché.

Quand le désir devient un dû

Le philosophe Herbert Marcuse, figure de l'École de Francfort, distinguait dans L'Homme unidimensionnel les besoins vrais, nés d'une réflexion sur ce qui compte réellement, des besoins faux, ceux qu'une société impose pour assurer son propre fonctionnement. La frontière entre les deux est moins nette qu'il n'y paraît, et Herbert Marcuse le reconnaissait lui-même. Mais l'intuition tient : certains désirs servent d'abord le système qui les fabrique, avant de servir ceux qui les ressentent.

La propriété immobilière en offre un exemple net. En France, on la présente depuis des décennies comme un horizon naturel. Mettre fin aux loyers perdus, investir dans la pierre, se constituer un patrimoine. Ne pas vouloir acheter, ou ne pas en avoir les moyens sans le vivre comme une défaite, suppose une certaine résistance au discours ambiant, alors que c'est une façon parfaitement cohérente d'envisager son rapport au logement et à l'argent.

La progression professionnelle obéit à la même logique. Ne pas chercher à gravir les échelons passe volontiers pour un manque de motivation, parfois même, pour un symptôme à surveiller. Cette lecture repose pourtant sur une construction récente, née avec l'essor du management et de la culture de la performance. Elle oublie que beaucoup travaillent pour vivre, et non l'inverse, et que ce choix n'a rien d'un renoncement.

Une absence qui se paie

Ne pas partager les désirs dominants a un coût réel, même sans la moindre opposition affichée.

Le premier est celui de l'explication. On s'entend demander pourquoi on n'achète pas, pourquoi on ne cherche pas à évoluer, voire accusé de n'avoir aucun projet et donc, aucune ambition. Ces questions ne sont pas malveillantes. Elles disent une incompréhension sincère, formulée depuis un cadre où ces désirs vont de soi. Mais elles obligent à justifier une position qui n'a pas été prise contre quoi que ce soit, seulement depuis un autre endroit.

Le deuxième est celui de l'invisibilité. Les politiques publiques, les offres commerciales, les conseils des proches, presque tout est pensé pour ceux qui partagent les désirs standard. Les autres avancent dans des cadres qui ne les ont pas prévus, au prix d'une vigilance constante que rien ne réclame à ceux qui s'y conforment.

Le troisième se joue à l'intérieur. C'est le doute. Cette absence de désir est-elle une liberté ou un manque ? Passe-t-on à côté de quelque chose ? Faudrait-il vouloir plus fort ? Le doute lui-même est une trace de la norme, qui ne laisse pas exister facilement ce qui lui échappe.

Ne pas vouloir n'est pas refuser

Une distinction essentielle doit être posée, car on les confond sans cesse : ne pas partager un désir dominant n'est pas le rejeter.

Le rejet, le discours contre la propriété, contre la carrière, contre la consommation, est une posture qui se définit par ce qu'elle refuse. Elle a ses raisons et sa cohérence, mais elle reste arrimée à l'objet qu'elle conteste, fût-ce en négatif. L'absence de désir, elle, n'est pas tendue par ce rapport. Elle est ailleurs, simplement. Elle ne cherche pas à convaincre, ne produit aucun manifeste, ne se justifie par aucune critique. Elle est une orientation différente, vers d'autres choses, vers moins de choses, ou vers des choses qui se logent mal dans les catégories disponibles.

La nuance compte, parce qu'elle évite de travestir une expérience ordinaire en militantisme que l'on ne revendique pas, et de plaquer une posture sur ce qui n'est qu'une manière d'être.

Les saisons de la conformité

Certains moments rendent cette pression plus tangible que d'autres. La rentrée de septembre et ses appels à reprendre, relancer, se fixer des caps. Le premier de l'an et ses résolutions. Le printemps et son vocabulaire de renouveau. Ce sont des seuils collectifs, et donc des moments de mise en conformité tacite : tout le monde repart, se projette, planifie, au même instant.

Ne pas éprouver cet élan quand il devient une rumeur générale creuse un écart de plus. Non seulement avec les désirs standard, mais avec le calendrier censé les cadencer. Il ne s'agit plus seulement de ne pas vouloir ce que les autres veulent. Il s'agit de ne pas vouloir au moment où tous veulent ensemble.

Ces seuils reviendront, avec leur appel à repartir du même pied. On peut les laisser passer comme on laisse passer une saison, sans s'y opposer ni s'y fondre. L'absence de désir n'est pas un vide qui réclame d'être comblé, ni une salle d'attente avant le vrai vouloir. C'est déjà une place, et on l'occupe. Ne pas suivre l'élan général, ce n'est pas être à la traîne. C'est ne pas être pris dans le même courant.


Sources
  • Pierre Bourdieu. La Distinction. Critique sociale du jugement (1979). Les Éditions de Minuit. Ouvrage disponible en librairie ou en bibliothèque.
  • Eva Illouz, Edgar Cabanas. Happycratie. Comment l'industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies (2018). Ouvrage disponible en librairie ou en bibliothèque.
  • Herbert Marcuse. L'Homme unidimensionnel (1964). Les Éditions de Minuit. Ouvrage disponible en librairie ou en bibliothèque.