La ménopause n'est pas une maladie

Crédit photo : Hilja - Image générée par IA

Toute femme qui vit assez longtemps connaîtra la ménopause. C'est l'un des rares événements biologiques véritablement universels d'une vie de femme. Et pourtant, la façon dont on la vit, dont on la nomme et dont on la traite varie énormément selon les époques et les sociétés. Dans la France d'aujourd'hui, elle arrive déjà chargée d'un sens : une liste de symptômes, une carence à compenser, un déclin à accompagner. Comme si sa signification était fixée d'avance.

Pourtant, elle ne l'est pas. La ménopause est une transition physiologique réelle, qui s'accompagne pour beaucoup d'effets bien concrets. Mais la ménopause dont nous avons hérité, celle de la maladie, du manque et de la dégradation, est en grande partie une construction. Retracer qui l'a édifiée, et dans quel intérêt, ne relève pas simplement de la curiosité historique.

Une transition, pas un accident de parcours

Médicalement, la ménopause se définit par l'absence de règles pendant douze mois consécutifs. En France, elle survient en moyenne vers 51 ans. Elle est précédée par la périménopause, une période de plusieurs années pendant laquelle les hormones, loin de décliner doucement, fluctuent de façon désordonnée, montant haut certains mois avant de chuter brutalement. Cette instabilité explique une bonne part des manifestations que beaucoup traversent à ce moment : bouffées de chaleur, sommeil perturbé, variations d'humeur, fatigue, brouillard mental. Ces effets sont réels, parfois éprouvants, et leur intensité diffère énormément d'une femme à l'autre. Certaines passent ce cap presque sans le remarquer, d'autres en souffrent durablement.

Reconnaître cela n'oblige pas à conclure que la ménopause est une maladie. C'est l'aboutissement d'un processus naturel, la fin de la fonction reproductrice des ovaires, une étape de la vie au même titre que la puberté. Une étape qui peut être difficile à traverser sans pour autant être une pathologie. La distinction n'a rien d'un détail de vocabulaire, elle décide de la façon dont toute une période de l'existence sera regardée, par la médecine, par la société, et par les femmes elles-mêmes.

Une expérience qui change d'un monde à l'autre

Si la ménopause était une maladie aux contours fixes, elle se manifesterait partout de la même façon. Or, ce n'est pas le cas. L'anthropologue Margaret Lock, dans ses travaux comparatifs entre le Japon et l'Amérique du Nord, a montré que les femmes japonaises rapportaient des taux de bouffées de chaleur très inférieurs à ceux des Nord-Américaines, et que le mot japonais konenki, traduit par ménopause, ne désignait pas un événement notable de la vie des femmes jusqu'à une période récente. Ce n'était pas un seuil que l'on guettait, encore moins un trouble que l'on soignait. Des écarts comparables ont été relevés dans d'autres populations, en Thaïlande ou en Chine.

Margaret Lock a tiré de ces constats la notion de biologies locales : le corps et la culture ne s'opposent pas, ils se façonnent mutuellement. Les différences ne sont donc pas seulement dans les têtes, elles sont aussi dans les corps, modelés par l'alimentation, les conditions de vie, et le sens accordé au vieillissement. La sociologue française Cécile Charlap a prolongé cette approche en montrant que la ménopause est une catégorie culturellement située, et que sa signification change radicalement d'une société à l'autre. Là où certaines cultures associent la fin des règles à un gain de liberté, d'autorité ou d'accès à des rôles réservés, la nôtre y a vu d'abord une perte. Cette liste de symptômes que l'on tient pour la définition naturelle et universelle de la ménopause n'a donc rien d'universel. C'est une version parmi d'autres, et c'est la nôtre.

L'invention d'une maladie

En Occident, la ménopause n'a pas seulement été décrite comme un déclin, elle a été activement construite comme une pathologie. Cécile Charlap montre que le monde médical a joué un rôle central dans cette fabrication, en imposant un vocabulaire du désordre, du dangereux précipice hormonal, de la dégradation inévitable, relayé par des médias qui en ont fait une véritable dramaturgie biologique. Un phénomène naturel s'est métamorphosé en maladie qu'il faudrait traiter.

L'acte fondateur de ce basculement est identifiable. En 1966 paraît aux États-Unis Feminine Forever, écrit par le gynécologue Robert Wilson. Le livre, immense succès, reclasse la ménopause en maladie de carence hormonale, qu'il faudrait corriger par un traitement à base d'œstrogènes. On apprendra des années plus tard, par le propre fils de l'auteur, que l'ouvrage avait été secrètement financé par le laboratoire qui fabriquait précisément l'hormone qu'il recommandait, et que ce même laboratoire finançait la fondation de l'auteur. Entre-temps, les ventes du traitement avaient explosé, et une étape ordinaire de la vie était devenue, dans les têtes comme dans les cabinets, une affection à compenser. Le récit est américain, mais son influence a largement débordé les frontières pour imprégner la médecine occidentale, France comprise.

Le mécanisme est exactement celui que l'on retrouve, un demi-siècle plus tard, dans le cycle syncing et les promesses d'optimisation hormonale : prendre une réalité physiologique bien réelle, la redéfinir comme un problème ou un manque, puis vendre la correction. La ménopause en a simplement été l'un des premiers terrains, et l'un des plus rentables.

Le marché du déclin

Ce mécanisme n'a rien d'une relique. Il prospère aujourd'hui. Le marché mondial de la ménopause se compte désormais en dizaines de milliards de dollars, et les cabinets d'études lui promettent une croissance continue d'ici 2030. En France, la part des jeunes entreprises de la femtech consacrées à la ménopause a fait un bond en 2024, signe d'un secteur qui a repéré là un gisement encore peu exploité.

La logique de ce marché mérite d'être regardée de près, car elle est révélatrice. Plus on attribue de symptômes à la ménopause, plus le marché s'élargit. Certains acteurs du secteur évoquent volontiers jusqu'à trente-quatre symptômes différents, et chacun ouvre la possibilité d'un produit : compléments, crèmes, applications de suivi, gammes de bien-être hormonal portées par des célébrités. L'extension du catalogue des troubles est, en elle-même, une stratégie d'expansion commerciale.

Tout cela ne se réduit pas à du cynisme. Une partie de ce mouvement répond à une négligence bien réelle, celle d'une médecine qui a longtemps ignoré la ménopause et sous-étudié la santé des femmes en général. Briser le tabou, mettre des mots, sortir les femmes de la solitude où ce passage les laissait souvent, ce sont des avancées. Mais le geste qui lève le silence est aussi celui qui installe un marché, et les deux sont devenus difficiles à démêler. Le risque est d'échanger une négligence médicale contre une sur-attention commerciale, sans rien changer au fond : dans les deux cas, la femme reste définie par ses hormones.

Le piège des deux discours

Deux récits opposés se partagent aujourd'hui le sujet, et aucun ne rend justice à ce que vivent réellement les femmes. Le premier, le plus ancien, est celui du déclin : la ménopause comme perte, défaillance, fin de quelque chose. Le second, qui se présente comme une réponse au premier, est celui de la libération radieuse : une seconde jeunesse, une renaissance, une étape à célébrer. Ce discours positif, souvent porté par les mêmes marques qui vendent les produits, n'est pas plus fidèle à l'expérience commune que le précédent. La fin des règles peut être vécue comme un soulagement, un deuil discret, une indifférence, ou les trois selon les moments. Elle n'a pas le même poids selon qu'on a eu des enfants ou non, selon le métier qu'on exerce, selon l'âge où elle arrive. Sommer les femmes de la vivre comme une épreuve, ou les sommer de la vivre comme un triomphe, revient au même : leur dire d'avance ce qu'elles devraient ressentir.

Le débat sur le traitement hormonal porte la trace de ces oscillations. Encensé par Robert Wilson comme une fontaine de jouvence, il a été brutalement diabolisé après une grande étude américaine de 2002 dont les conclusions, depuis nuancées, ont fait s'effondrer les prescriptions. Il reste aujourd'hui une option médicale réelle pour les symptômes invalidants, dont le rapport entre bénéfices et risques se discute au cas par cas avec un médecin. Mais son histoire montre que même la question du soin a été façonnée par des emballements commerciaux et médiatiques davantage que par une évaluation tranquille.

Chaque société fabrique sa ménopause

La ménopause restera ce qu'elle est : une transition réelle, parfois rude, qui mérite d'être prise au sérieux quand elle fait souffrir. Ce qui n'a rien d'inévitable, en revanche, c'est le cadre dans lequel on l'enferme. Une société produit en partie la ménopause qu'elle se représente. La nôtre a d'abord choisi la maladie, puis le marché, sur fond d'une culture qui valorise la jeunesse sans fin et tient le vieillissement des femmes pour une disqualification.

D'autres choix ont existé, et existent encore, là où ce passage se vit sans être un événement, ou s'accompagne d'un surcroît de considération plutôt que d'une mise au rebut. Ce qui a le plus manqué aux femmes, au fond, ce n'est ni un traitement de plus ni une injonction à rayonner. C'est la possibilité, longtemps refusée, de traverser cette étape comme ce qu'elle est : un moment ordinaire de l'existence, ni faute du corps, ni exploit à accomplir.


Sources