Finir l'été consciemment

Crédit photo : Serge Bregliano

Il y a dans la dernière semaine d'août une qualité de lumière particulière. Elle est différente de celle du mois de juillet. Plus dorée, plus rasante. Elle arrive sans prévenir. On la remarque un matin, et on sait. L'été ne finit pas avec le calendrier : il finit avec cette lumière.

Ce moment contient une ambivalence difficile à démêler. Pour certains, c'est du soulagement : la chaleur va se calmer, les nuits vont rallonger, le rythme et les habitudes vont revenir. Pour d'autres, c'est une résistance sourde : quelque chose dans l'été n'est pas terminé, ou quelque chose inquiète dans l'automne qui arrive. Et pour beaucoup, les deux sentiments s'entrechoquent : le soulagement et la résistance, dans la même journée, parfois dans la même heure.

Ce qu'on fait sans y penser

Le plus souvent, la fin de l'été passe sans être remarquée. On range les affaires de vacances un dimanche soir, entre deux lessives. On relit son agenda de septembre en mangeant. On bascule dans la rentrée sans avoir vraiment quitté l'été, et on se retrouve, quelques semaines plus tard avec le sentiment diffus que quelque chose n'a pas été terminé.

Ce n'est pas une question de nostalgie, c'est plus simple que ça : une saison qui se termine sans geste de clôture est une saison qui reste en suspens. Elle continue d'occuper une partie de l'attention, même quand le contexte a changé. L'automne commence, mais l'été n'est pas tout à fait fini.

Donner une forme à cette fin, la marquer, ne demande pas grand-chose. Un moment court, mais intentionnel, qui signale que quelque chose se termine et que quelque chose d'autre commence. Ce n'est pas ce qu'on fait qui compte, c'est le fait de le faire en sachant pourquoi.

Ce dont on a besoin

La forme du geste de clôture dépend de ce dont on a besoin. Et ces besoins varient d'une personne à l'autre, d'une année à l'autre.

Certains ont besoin de nommer ce qui a compté, pour ne pas le laisser disparaître dans le flux de la rentrée. D'autres ont besoin de poser ce qui n'est pas terminé (des attentes non comblées, des situations restées en suspens) pour pouvoir avancer sans les traîner dans l'automne. D'autres encore ont besoin d'un pont entre les deux saisons, quelque chose qui n'appartient ni tout à fait à l'été ni tout à fait à la saison qui arrive.

Identifier lequel de ces besoins prédomine aide à choisir une forme de clôture plutôt qu'une autre.

Quelques formes possibles

Écrire quelques phrases sur l'été qui se termine. Pas un bilan exhaustif, juste quelques mots sur ce qui a été, ce qu'on garde, ce qu'on laisse. Ce geste d'écriture crée une distance qui permet de voir la saison de l'extérieur plutôt que de l'intérieur.

Ranger intentionnellement les affaires de l'été. Pas comme une corvée à expédier, mais comme un geste de séparation consciente : tenir chaque objet un moment, reconnaître ce à quoi il est associé. Et le ranger.

Retourner une dernière fois dans un endroit de l'été qui a particulièrement compté. Pas pour y rester, simplement pour dire au revoir.

Cuisiner un repas qui appartient encore à l'été. Le dernier gaspacho, les dernières tomates. Ce marqueur alimentaire est l'un des plus simples et des plus efficaces : les saisons changent aussi dans les assiettes, et manger consciemment quelque chose pour la dernière fois avant l'automne crée un seuil sensoriel.

Quelle que soit la forme, ce qu’elles ont toutes en commun, c'est l'intentionnalité. Faire quelque chose en ayant conscience que la saison se termine, et qu'on lui donne une forme plutôt que de la laisser s'effacer sans y prêter attention.

L'été qui ne s'est pas passé comme prévu

Il y a une difficulté supplémentaire quand l'été a été difficile ou décevant. Clore une saison que l'on est soulagé de voir partir demande un autre type d'attention que de clore une saison heureuse. Il ne s'agit pas de réécrire ce qui a été. Il s'agit de le poser (y compris ce qui a été difficile) et de ne pas l'emporter malgré soi dans l'automne.

Ce dépôt n'est pas de la résignation. C'est reconnaître que la saison a eu lieu, qu'elle a été ce qu'elle a été, et qu'elle peut maintenant rester là : dans l'été, pas dans l'automne. Ce que l'on emporte vers l'automne, c'est ce que l'on a appris, remarqué, ce traversé. Pas l'été lui-même.


Sources
  • Van Gennep, Arnold. Les rites de passage (1909). Édition Picard. Ouvrage disponible en librairie.
  • Bridges, William. Transitions : Making Sense of Life's Changes (1980). Da Capo Press. Ouvrage disponible en librairie.