Il y a un moment dans l'été, souvent au mois d'août, où l'on fait le bilan informel de la saison. Pas délibérément, plutôt par accumulation. Une phrase entendue, une photo d'un ami sur les réseaux, la rentrée qui approche. Et dans ce bilan, presque inévitablement, quelque chose qui ressemble à une déception. Pas une catastrophe, juste la sensation que l'été aurait pu être autrement, plus léger, plus reposant, plus mémorable, ou simplement différent de ce qu'il a été.
Cette sensation est si répandue qu'elle est presque devenue un rituel saisonnier en soi. Ce qui est moins examiné, c'est d'où elle vient exactement, et ce qu'elle dit, vraiment, sur l'été que l'on a vécu.
Quatre façons de ne pas avoir l'été que l'on voulait
Il y a d'abord ceux qui ne partent pas. Pas par désintérêt, mais par choix ou par contrainte - financière, professionnelle, familiale - ou simplement parce que les circonstances ne s'y prêtent pas. Leur été se vit dans un contexte familier, avec des habitudes qui résistent et une ville qui se vide ou, au contraire, se remplit de touristes. Ce n'est pas l'été des magazines, et cette dissonance peut peser, même quand l'été chez soi comporte ses propres formes de légèreté.
Il y a ceux qui partent et reviennent avec un sentiment de décalage. Pas de drame identifiable, simplement la chambre d'hôtel qui était un peu moins bien que sur les photos, la chaleur qui était plus accablante que l'on ne l'avait anticipée, la fatigue du voyage qui n'a pas compensée par le repos espéré. L'été a eu lieu, mais il n'a pas tenu la promesse implicite qu'il portait.
Il y a ceux pour qui l'été passe sans s'imposer. Ni mauvais ni vraiment bon, une saison qui défile, une succession de journées sans ancrage fort, un sentiment de temps perdu difficile à nommer. L'été neutre, qui ne laisse pas grand-chose.
Et puis ceux pour qui ça s'est bien passé, mais différemment de ce qu'ils avaient imaginé. Un projet annulé qui a ouvert des journées imprévues. Un séjour plus court qui s'est révélé plus réparateur. Des moments simples, sans grandeur, qui ont compté davantage que les projets élaborés. Ces étés-là sont les moins racontés, parce qu'ils n'entrent pas dans les cases disponibles : ni le triomphe ni l'échec.
La psychologie de l'écart
Ces quatre expériences ont un point commun : un écart entre ce qui était attendu et ce qui s'est passé. Mais cet écart n'est pas une simple soustraction entre deux réalités. Il tient aussi à la façon dont notre esprit fabrique le souvenir d'une période.
Daniel Kahneman et ses collègues l'ont montré dès 1993 : on ne garde pas le souvenir d'une expérience en faisant la moyenne des moments qui la composent. On la retient surtout par deux instants, son pic émotionnel et sa fin. C'est ce que l'on appelle la règle du pic-fin. Concrètement, un été dont le meilleur moment fut une soirée de juillet se résume, dans le souvenir, à cette soirée, et non aux journées banales qui l'entouraient. Ce mécanisme a une conséquence directe : les étés passés paraissent presque toujours plus intenses qu'ils ne l'ont été. La mémoire en garde les sommets et en efface les creux. Et c'est cet été embelli, reconstruit, qui sert ensuite de référence pour juger l'été présent, forcément plus terne puisqu'on le vit dans son entier, creux compris.
Le philosophe Edmund Husserl avait décrit, bien avant la psychologie cognitive, un phénomène complémentaire. Notre perception du présent n'est jamais pure, elle est toujours teintée de ce que l'on attend (ce qu'il nommait la protention) et de ce que l'on retient du passé immédiat (la rétention). Autrement dit, on ne vit jamais l'instant seul, mais toujours pris entre un souvenir et une anticipation. Voir l'été tel qu'il est, et non tel qu'on l'espérait ou tel qu'on croit se souvenir des précédents, est donc plus difficile qu'il n'y paraît, non par manque de lucidité, mais parce que le présent est par nature encadré par ces deux horizons.
Ce que l'écart rend visible, et ce qu'il masque
L'écart entre l'été attendu et l'été vécu n'est pas sans effet. Il met en route un petit travail mental qui se fait souvent à notre insu : on gère la déception, on révise ses attentes, on se raconte la saison pour lui donner un sens. Ce travail a un coût. Il consomme de l'énergie, et surtout il déteint sur des moments qui, pris un par un, n'avaient rien de décevant.
Car c'est là que l'écart est trompeur : il masque la qualité réelle de ce qui a eu lieu. Les découvertes inattendues, les petites choses qui ont compté sans qu'on les cherche, les décisions prises sur l'instant qui se sont révélées justes. Tout cela s'efface dans le récit de ce qui a manqué. On retient plus facilement le creux que ce qui l'a comblé.
Cette tendance n'a rien d'un travers personnel. L'attention est ainsi faite qu'elle se porte spontanément sur ce qui manque plus que sur ce qui est présent. Certaines approches, du côté de la psychologie positive, proposent d'y remédier en notant régulièrement ce qui a bien fonctionné ou ce qui a surpris de façon positive. On peut rester prudent sur la portée de ces exercices, mais l'observation de fond se tient : l'attention se porte spontanément sur le manque, et rééquilibrer cette attention demande un effort délibéré.
Habiter l'été que l'on a
Il n'existe pas de méthode pour faire disparaître l'écart. Il est structurel, inscrit à la fois dans le fonctionnement de la mémoire et dans le poids des attentes que la culture fait peser sur la saison. En revanche, on peut se tenir autrement face à lui. Regarder l'été que l'on a, pas celui que l'on espérait ni celui que les autres paraissent avoir vécu, demande une attention particulière. Ni résignation, ni pensée positive : simplement un regard honnête sur ce qui est là, ce qui a été difficile comme ce qui a existé malgré tout.
Car ces deux choses coexistent. Un été passé chez soi a ses propres moments de légèreté, sa façon de modifier le quotidien. Un été décevant a pourtant connu des instants de plaisir. Un été ordinaire a laissé des traces que l'on ne perçoit pas toujours sur le coup. Aucune de ces réalités n'annule l'écart, mais toutes lui opposent un contenu concret, celui que le récit de la déception tendait à rendre invisible.
Sources
- Kahneman, Daniel, Fredrickson, Barbara L., Schreiber, Charles A. et Redelmeier, Donald A. When More Pain Is Preferred to Less : Adding a Better End (1993). Psychological Science, vol. 4, n° 6.
- Kahneman, Daniel. Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée (2011). Flammarion. Ouvrage disponible en librairie ou en bibliothèque.
- Husserl, Edmund. Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps (trad. Henri Dussort, 1964). Presses universitaires de France. Ouvrage disponible en librairie ou en bibliothèque.