Certaines relations sont des refuges

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Il y a des personnes près desquelles on se sent autrement. Pas forcément plus heureux mais plus posé, moins en alerte. On ne surveille pas ce que l'on dit, on ne s'inquiète pas de l'impression qu'on laisse, on ne tient aucune façade. Quelque chose se relâche sans qu'on l'ait décidé, et l'on s'en aperçoit souvent après coup, en repartant plus léger qu'en arrivant.

Ce relâchement n'a rien de mystérieux et la psychologie l'a décrit depuis longtemps déjà.

La base sécure

Dans les années soixante, la psychologue Mary Ainsworth observe de très jeunes enfants en présence de leur mère, d'abord en Ouganda, puis aux États-Unis. Elle remarque une régularité. Les enfants qui savent leur mère disponible s'éloignent davantage pour explorer, touchent aux objets, s'aventurent hors de son champ de vision et reviennent vers elle de temps en temps. Ceux qui doutent d'elle explorent moins, restent accrochés ou s'éloignent sans jamais revenir. La sécurité ne produit donc pas de la dépendance, elle rend l'exploration possible.

Mary Ainsworth nomme ce phénomène la base sécure, et l'expression lui restera. Elle désigne la personne fiable dont la présence, à l'arrière-plan, rend possible ce qu'on n'oserait pas seul. Une base sécure ne retient pas, c'est même l'inverse. Parce qu'on la sait là, on va plus loin. John Bowlby, fondateur de la théorie de l'attachement et collaborateur de Mary Ainsworth pendant des décennies, a reconnu cette dette en intitulant son dernier livre A Secure Base et en le lui dédiant.

Le modèle décrivait le comportement d'enfants. En 1987, Cindy Hazan et Phillip Shaver l'ont étendu aux adultes en montrant que ces mécanismes continuent d'opérer dans les liens noués après l'enfance. Deux adultes peuvent ainsi se servir mutuellement de base sécure. Leur présence autorise ce que leur absence interdit. On est moins sur le qui-vive, on cesse un moment de se tenir en représentation, on économise cette énergie sociale qu'on dépense partout ailleurs sans même y penser.

Une relation-refuge n’est pas celle dont on ne peut se passer, mais celle qui permet d’aller plus loin. Certains liens donnent l’apparence d’un refuge, alors qu’ils enferment. On y trouve du réconfort, mais on en ressort moins disponible pour le reste.

Le silence comme indice

Comment repérer ces relations dans sa propre vie ? Un signe se détache : la qualité du silence qu’elles autorisent. Rester silencieux avec quelqu’un sans que ce moment devienne inconfortable, sans se sentir tenu de le combler, reste rare. Ce n’est pas la marque d’un lien exceptionnel, mais le signe que la vigilance, cette attention constante à nos paroles, à leur forme, à leur écho chez l'autre, s'est relâchée.

Il y a plus d’un siècle, Georg Simmel a décrit une idée proche. Ses travaux sur le secret et la discrétion montrent que la profondeur d’un lien repose sur ce qui n’est pas dit, ce que l’on choisit de ne pas savoir, ce que chacun préserve chez l’autre. Quand cette réserve disparaît, la relation ne gagne pas en intimité, elle s'use et tourne à l'habitude. Le non-dit n'abîme donc pas toujours un lien, il permet parfois de le tenir debout.

D'autres signes vont dans le même sens : ne pas préparer ce que l'on va dire avant de voir la personne, savoir qu'on peut arriver fatigué, taciturne, de mauvaise humeur, sans que cela devienne un problème à gérer. Parfois, on n'a rien à raconter et ce n'est pas grave.

Ni la profondeur ni la fréquence

On imagine volontiers que les relations-refuges coïncident avec les liens les plus intimes et les plus anciens. Mais l'expérience contredit souvent cette idée. Une personne vue trois fois par an peut mieux tenir ce rôle qu'un proche que l'on côtoie chaque semaine, et on connaît des amitiés très fortes dans lesquelles on ne se sent pourtant jamais tout à fait relâché.

En 1973, le sociologue Mark Granovetter s'intéresse à la façon dont les gens trouvent un emploi. Il constate que les informations décisives leur viennent rarement de leurs proches, mais d'anciens collègues, de connaissances lointaines, de gens croisés une seule fois. Ces relations peu intenses, qu'il nomme les liens faibles, ont une vertu que les relations étroites n'ont pas : elles relient des cercles qui ne se recoupent pas, et font donc circuler ce qui ne circule pas à l'intérieur d'un groupe soudé.

Granovetter parlait d'information, mais la structure qu'il décrit éclaire aussi notre question. Un lien faible reste en marge des enjeux quotidiens. Aucune négociation, aucune dette, et surtout, aucune trace de l’historique des relations intenses ni de cette comptabilité des attentions ou services rendus qui les caractérise. Cette position extérieure peut suffire à faire baisser la garde. Ce qui fait refuge tient moins à ce qu'une relation apporte qu'à ce qu'elle n'exige pas.

La réciprocité comme condition

Une exigence demeure, celle que quelque chose circule dans les deux sens. Quand l'un sert constamment de refuge à l'autre sans rien recevoir en retour, la relation devient asymétrique. Elle garde sa valeur, souvent grande, mais elle change de nature et porte un autre nom. On parlera d'un soutien, d'un appui, d'une relation de soin. Ces liens comptent mais ils ne sont pas des refuges.

Cette réciprocité n’a pas besoin d’être symétrique. L’un offre une écoute, l’autre une aide concrète ou une conversation qui clarifie les idées. L’essentiel est que chacun y trouve, à sa manière et selon ses besoins, un espace où se libérer.

Entretenir sans intensifier

Ces relations ne demandent pas à être approfondies, et vouloir les intensifier les abîme souvent. Une relation-refuge repose largement sur le fait qu'elle n'exige rien. La charger d'attentes, de rendez-vous réguliers, d'une obligation de donner des nouvelles, revient à y réintroduire la vigilance qu'elle permettait justement de suspendre.

Ce qu'elles réclament est plus modeste : ne pas les laisser s’éteindre par négligence. Un message de temps à autre, une heure partagée sans programme, une visite quand l’occasion se présente. Ces relations s’épanouissent à leur propre allure, et cette allure leur convient. Il suffit de savoir que l'autre est là, et que le jour où l’on frappera, la porte s’ouvrira sans qu’il faille expliquer pourquoi.


Sources
  • John Bowlby. Attachement et perte, vol. 1 : L'attachement (1969). Presses universitaires de France. Ouvrage disponible en librairie ou en bibliothèque.
  • Mary D. S. Ainsworth, Mary C. Blehar, Everett Waters et Sally Wall. Patterns of Attachment : A Psychological Study of the Strange Situation (1978). Lawrence Erlbaum. Ouvrage disponible en bibliothèque universitaire.
  • Cindy Hazan et Phillip Shaver. Romantic Love Conceptualized as an Attachment Process (1987). Journal of Personality and Social Psychology, vol. 52, n° 3.
  • Georg Simmel. Sociologie. Études sur les formes de la socialisation (1908). Presses universitaires de France. Ouvrage disponible en librairie ou en bibliothèque.
  • Granovetter, Mark S. The Strength of Weak Ties (1973). American Journal of Sociology, vol. 78, n° 6.