Un audit des flux sans décision

Petit carnet de notes posé sur une table en bois
Crédit photo : Hilja

Le début de septembre a quelque chose de spécifique dans le monde numérique. Les notifications reprennent, les mails professionnels affluent à nouveau après les semaines plus creuses du mois d'août, les groupes familiaux se réactivent autour de la rentrée scolaire, les newsletters accumulées pendant les vacances attendent d'être traitées, les réseaux sociaux retrouvent leur intensité habituelle. Pour qui a partiellement débranché, ce retour peut être saisissant. On redécouvre concrètement la quantité d'informations qui arrivent chaque jour sans qu'on les ait demandées.

Cette accumulation n'est pas seulement une impression. Elle correspond à un phénomène identifié dès le début des années 1970 par l'économiste Herbert Simon, dans un texte bref mais devenu fondateur (Designing Organizations for an Information-Rich World). Son raisonnement est simple : l'information, aussi abondante soit-elle, ne sert à rien tant que quelqu'un ne lui prête pas attention. Or l'attention, elle, ne se multiplie pas. Nos journées ont le même nombre d'heures, notre esprit la même capacité de traitement. À mesure que l'information prolifère, c'est donc l'attention disponible pour l'absorber qui devient la ressource rare. Herbert Simon le résume en une formule : une abondance d'information produit une pauvreté d'attention. C'est cette intuition qui a fondé ce qu'on appelle aujourd'hui l'économie de l'attention, dont le philosophe Yves Citton a proposé la grande synthèse francophone dans son livre Pour une écologie de l'attention.

Le réflexe de la décision

Face à cette abondance, le réflexe est généralement orienté vers la décision. Trier ses mails, se désabonner des newsletters inutiles, quitter les groupes de discussion dormants, paramétrer les notifications, faire du vide. Tous ces gestes sont utiles, mais ils partagent une prémisse commune : on saurait déjà ce qui est à garder et ce qui est à supprimer. Or cette connaissance est souvent approximative, parce qu'on ne voit jamais l'ensemble en même temps. On supprime au fil des jours ce qui gêne sur le moment, sans avoir une vue d'ensemble de ce qui entre.

Il existe une opération plus modeste, et peut-être plus intéressante, qui consiste à voir avant de décider.

Comment cela s'organise en pratique

La proposition est simple : pendant deux jours, noter tout ce qui arrive sans qu'on l'ait explicitement demandé, tant au niveau personnel qu'on niveau professionnel :

  • Les mails personnels non sollicités (publicités, bulletins d'organismes auxquels on a un jour peut-être laissé son adresse, etc.).
  • Les mails professionnels dans lesquels on se retrouve « dans la boucle » sans être directement concerné par le sujet.
  • Les SMS de démarchage des marques.
  • Les invitations d'applications à revenir.
  • Les sollicitations des réseaux sociaux.
  • Les messages reçus dans les groupes qu'on suit sans participer.
  • Les newsletters reçues sans se souvenir du moment où l'on s'y est inscrit.

L'exercice ne consiste pas à tenir un journal exhaustif. Une liste rapide suffit, avec la date, le type, la source. Pas d'analyse en temps réel. Pas de décision en temps réel. Juste l'enregistrement de ce qui entre.

Au bout de quarante-huit heures, une chose apparaît déjà, qui n'était pas visible avant : l'échelle. Le nombre total de sollicitations sur deux jours dépasse généralement ce que la plupart des personnes auraient estimé. Et l'écrasante majorité ne correspond à aucune demande active de leur part. On ne les a pas voulues. Elles sont là parce qu'à un moment donné, dans un contexte souvent lointain, on a coché une case, laissé passer un paramètre, accepté des conditions générales que l'on n'a pas lues.

Pourquoi l'observation suffit

Cette observation se suffit à elle-même. Elle n'a pas besoin d'aboutir à une liste de choses à faire. Voir à quel point on absorbe, sans avoir décidé d'absorber, produit déjà un effet. Cela déplace le cadre mental avec lequel on aborde son téléphone ou sa boîte mail. On cesse, momentanément, de considérer ces flux comme des éléments légitimes qu'il faudrait gérer. On les voit pour ce qu'ils sont : une pression entrante sur l'attention, dont une très petite part correspond à un choix actuel.

Ce qui se passe ensuite n'a pas besoin d'être planifié. Certaines personnes, au terme de l'exercice, décident de faire un tri, et le font sans effort parce que les cibles sont devenues évidentes. D'autres ne font rien, mais ce rien n'est plus le même qu'avant. C'est un rien conscient, qui reste disponible pour être rompu plus tard. D'autres encore reviennent sur l'exercice six mois plus tard pour constater ce qui a changé. Ces trois réponses sont équivalentes du point de vue de ce qui importait : voir.

Séparer le « voir » du « décider »

La raison pour laquelle il est utile de séparer le « voir » du « décider » tient à une caractéristique que Herbert Simon avait déjà notée : décider demande de l'attention. Si l'on aborde un tri de newsletters avec le même niveau d'attention saturée que celui qui les a laissées entrer, on ne fera pas mieux que ce qui les avait laissées passer initialement. Voir d'abord, décider ensuite, dans un autre moment, produit une séparation utile : on libère la décision de la fatigue attentionnelle qui l'entourait.

Septembre est un bon moment pour cet exercice, non pas parce qu'il faudrait faire un ménage de rentrée (cette formulation appartient précisément au cadre d'injonction qu'on cherche à contourner), mais parce que la reprise rend l'échelle des flux particulièrement visible. Ce qui serait passé inaperçu en mars ou en juin, dans la continuité d'une habitude, redevient perceptible quand cela revient après une interruption. Cette visibilité est temporaire, elle s'estompera à mesure que l'on se réhabituera. C'est précisément pourquoi il peut valoir la peine de la saisir pendant qu'elle est là.


Sources
  • Simon, Herbert A. Designing Organizations for an Information-Rich World (1971). Dans Martin Greenberger (dir.), Computers, Communications, and the Public Interest. Johns Hopkins Press. Ouvrage disponible en bibliothèque universitaire.
  • Citton, Yves. Pour une écologie de l'attention (2014). Éditions du Seuil. Ouvrage disponible en librairie ou en bibliothèque.