Pourquoi lit-on autrement en été

Crédit photo : Hilja

Chaque année, à partir de juin, les librairies réorganisent leurs tables. Les éditeurs publient des formats de poche, des couvertures plus légères, des collections estivales. Les magazines de voyage et de loisirs consacrent des pages entières à leurs « sélections de l'été ».

Pourtant, ce qui change dans notre rapport à la lecture quand l’été s’installe va bien au-delà d’une simple opération commerciale. Cette transformation a une histoire, plus longue et plus riche qu’il n’y paraît.

L'invention de la lecture d'été

On imagine souvent que lire en vacances est une évidence, comme si le loisir estival avait toujours appelé le livre. En réalité, il s’agit d’une invention récente, et d’abord commerciale. L’historienne Donna Harrington-Lueker, qui a retracé cette histoire, situe son origine dans l’édition anglo-américaine du XIXe siècle. Alors que les classes aisées, puis moyennes, commencent à voyager l’été pour rejoindre les stations balnéaires, les éditeurs voient une saison creuse à combler. Ils créent alors une catégorie sur mesure : des livres légers, transportables, explicitement présentés comme des lectures d’été. Dès les années 1870, une revue professionnelle américaine publie ses premières publicités pour des summer readings, et le terme finit par désigner un genre à part entière, autant qu’une saison.

Cette lecture légère fut dès le départ jugée suspecte. La lecture de divertissement, opposée à la lecture d’instruction, inquiétait. Un prédicateur de Brooklyn mettait ainsi en garde ses fidèles contre le « poison littéraire » des romans bon marché que l’on glissait dans ses malles. Derrière la morale, une hiérarchie s’installait, et qui n’a pas tout à fait disparu : il y aurait les vraies lectures, exigeantes, et les autres, celles qu’on s’autorise l’été, comme une gourmandise un peu coupable. Le terme beach read, apparu dans les années 1990, porte encore cette condescendance

L’histoire du format accompagne celle de la saison. En 1935, à Londres, Allen Lane fonde les éditions Penguin Books avec une intuition simple : publier de la littérature de qualité dans un format accessible, vendable dans les gares et les kiosques. Le prix d'un livre Penguin, six pence, équivaut alors à celui d’un paquet de cigarettes, et son format tient dans une poche. En France, Le Livre de Poche naît en 1953 sur le même principe. Le livre transportable, que l’on emporte sans crainte de l’abîmer, devient l’objet même des vacances.

En France, ce n’est pas tant l’édition qui a inventé la lecture d’été que le temps libre qui l’a rendue possible. Les congés payés de 1936, puis leur allongement progressif, ont offert à une grande partie de la population des semaines sans travail, un temps disponible que rien ne venait combler d’avance. Ce temps a nourri bien des usages, et la lecture parmi eux.

Ce que le temps long fait à l'attention

En été, le rapport à la lecture change pour des raisons qui ne sont pas seulement commerciales ou historiques. La lumière durable et le temps libre modifient les conditions mêmes de la lecture. On lit dehors, ce qui change la posture, l’éclairage, la relation au bruit ambiant. On lit plus longtemps d’affilée, car les soirées s’étirent et les contraintes horaires s’assouplissent. On lit parfois autre chose que le reste de l’année, non par paresse, mais par disponibilité : quand le corps est détendu et le temps ouvert, l’attention fonctionne autrement.

Maryanne Wolf, neuroscientifique spécialisée dans les mécanismes de la lecture, distingue dans Reader, Come Home (2018) deux formes de lecture. La lecture profonde, celle qui engage l'empathie, la mémoire, l'analyse critique. Elle plonge le lecteur dans cette forme d'immersion où l’on perd la notion du temps et du lieu. Elle exige un état attentionnel particulier : de la durée, du calme, un engagement soutenu.

À l'inverse, la lecture superficielle - survol, lecture en diagonale, passage rapide d'un texte à l'autre - est celle que les écrans favorisent. Maryanne Wolf s’inquiète de voir cette dernière prendre le pas sur l’autre, à force d’habitude. Or l’été, avec ses plages de temps continu et sa réduction des interruptions, offre des conditions devenues rares pour la lecture profonde.

La recherche a un nom pour désigner cette immersion : le transport narratif. Il décrit l’état où le lecteur, absorbé par un récit, se coupe de son environnement au point de perdre conscience du temps qui passe. Cet état ne s’installe pas en quelques minutes volées entre deux notifications. Il demande une durée continue. Exactement ce que la vie ordinaire, morcelée, accorde de moins en moins, et que l'été, pour qui dispose de vraies vacances, restitue par intermittence.

Ce qui a changé

Aujourd’hui, la lecture d’été est concurrencée par les mêmes flux attentionnels que le reste de l’année. Le téléphone est au bord de la piscine comme il est au bord du lit. Les séries en streaming offrent une gratification plus immédiate que la lecture longue. Le temps libre de l’été, jadis temps de lecture presque par défaut, faute d’autres sollicitations sur une plage des années 1970, est devenu un temps d’arbitrage entre mille écrans possibles.

Ce constat n’appelle ni nostalgie ni plaidoyer pour la lecture. Lire n’est pas un devoir, et ne pas lire en été n’est pas un échec. Il reste pourtant une réalité : l’été ménage encore, pour beaucoup, des plages de temps continu que le reste de l’année ne permet pas. Ce temps se prête à une forme d’attention devenue rare. Qu’on le consacre à un roman, à une série ou à rien du tout, c’est parce que ces moments sont devenus exceptionnels qu’ils méritent d’être remarqués.

Reste une question que la hiérarchie entre lectures sérieuses et lectures de vacances a toujours éludée : peut-être qu’un livre lu vraiment, dans le temps long d’un après-midi d’été, n’a pas à se justifier de son genre pour compter.


Sources
  • Harrington-Lueker, Donna. Books for Idle Hours : Nineteenth-Century Publishing and the Rise of Summer Reading (2019). University of Massachusetts Press. Ouvrage disponible en librairie ou en bibliothèque.
  • Wolf, Maryanne. Reader, Come Home : The Reading Brain in a Digital World (2018). Harper. Ouvrage disponible en librairie ou en bibliothèque.