Le coorie : se rapprocher de ce qui est là

Tartan
Crédit photo : Hilja

En octobre, quelque chose change dans la façon d'habiter les espaces. On s'installe différemment, on choisit un coin plus abrité, on enfile un long gilet sans vraiment y faire attention... L'extérieur reste accessible mais s'y rendre demande un effort qui n'existait pas en juillet. La lumière baisse tôt. Les journées ont une texture plus resserrée.

Ce moment, beaucoup le vivent comme quelque chose à corriger, comme un déficit à combler. On cherche alors à compenser le manque de lumière, à maintenir l'élan de l'été, à remplir ce qui se vide. D'autres adoptent la position inverse et attendent des conditions meilleures avant de s'y remettre. Dans les deux cas, l'idée implicite est la même : ce qui est là n'est pas suffisant pour qu'on puisse s'y engager pleinement.

Une troisième position peut pourtant se dessiner : ni corriger, ni attendre, simplement s'adapter à ce qui est là. Le scots, langue germanique des Basses Terres d'Écosse, a un mot qui décrit ce geste : coorie.

Un verbe, avant d'être un art de vivre

Attesté depuis au moins le XVIIIe siècle selon le Dictionary of the Scots Language, le mot coorie désigne deux gestes proches : se baisser ou se recroqueviller pour se protéger, et se blottir, se nicher. Il dérive de coor, forme dialectale du verbe anglais to cower. Rien de gaélique là-dedans, contrairement à ce que suggère parfois sa réputation récente : c'est un mot du quotidien des Basses Terres, qu'on trouve dans des phrases très concrètes. Celles où des femmes en deuil, serrées dans leurs châles, se recroquevillent face à la tempête, où un homme trop grand doit se baisser pour traverser un couloir, où l'on se cale dans le creux d'un rocher, où un village se niche au pied des falaises.

Son second sens va plus loin dans la proximité. Le mot sert aussi à dire qu'on se blottit contre un corps chaud dans le lit, qu'on se pelotonne près de la personne qu'on aime, qu'on se serre les uns contre les autres à la veillée. En 1999, le Scotsman l'employait même pour évoquer un repli intime, fait de joie tranquille.

Dans un sens comme dans l'autre, ces emplois décrivent un geste qui ne demande rien qu'on n'ait déjà. Quand il protège, on se met à l'abri, en modifiant légèrement sa position pour réduire l'exposition à ce qui ne peut pas être corrigé. Quand il réconforte, on se rapproche d'une chaleur ou d'une présence voisine. C'est chaque fois une façon de composer avec ce qui est là, dans un environnement où l'inconfort reste une donnée ordinaire plutôt qu'une anomalie à traiter.

Deux langues pour vendre une idée du bien-être à l'écossaise

En décembre 2017, VisitScotland, l'organisme national du tourisme écossais, annonce ses tendances pour l'année suivante et met en avant un mot gaélique, còsagach, présenté comme l'équivalent local du hygge danois : plaids, feux de bois, tasses de thé fumantes. Une représentation du bien-être à l'écossaise.

La réaction est immédiate. Plusieurs locuteurs gaéliques assurent n'avoir jamais entendu le mot dans ce sens. Còsagach, rappellent-ils, se dit d'abord de ce qui est criblé de trous et d'anfractuosités. Il évoque moins le coin du feu qu'un recoin humide et moussu, le genre d'endroit où vit le cloporte, dont le nom gaélique, corra-chòsag, est formé sur la même racine.

L'organisme répond que le sens a évolué vers l'idée d'abri et de confort, alors qu'un enseignant en langue et culture gaéliques de Sabhal Mòr Ostaig, sur l'île de Skye, juge publiquement le choix malheureux.

L'année suivante, la journaliste Gabriella Bennett publiait The Art of Coorie : How to Live Happy the Scottish Way. Cette fois, c'est le mot scots qui est promu au rang de mode de vie, avec sa cuisine roborative, ses baignades dans les lochs et ses intérieurs soignés.

Deux tentatives et deux langues, voilà ce qu’il a fallu pour façonner un art de vivre écossais et le rendre attractif à l’international.

Ce passage d'un usage ordinaire à une tendance lifestyle produit un déplacement. Dans la version commercialisée, le coorie devient un modèle à reproduire, un mode de vie à adopter. Il faut créer les conditions du confort avant de pouvoir s'y abandonner. Ce n'est plus un ajustement à ce qui est là, mais une addition à ce qui manque. Et c'est précisément le contraire de ce que le mot désigne à l'origine.

S'ajuster plutôt que corriger

Le mot scots ne recèle aucune philosophie. C’est un verbe, qui décrit un mouvement du corps. Lui prêter une sagesse, ce serait reproduire, en plus discret, les recettes de l’industrie du bien-être. Ce qui suit n’est donc pas une interprétation cachée du coorie : c’est simplement ce que le geste, une fois pris au sérieux, permet d’envisager.

Ce que le coorie propose, concrètement, c'est de réduire la distance que l'on met entre soi et ce que l'on traverse. Cette distance que l'on maintient souvent sans le remarquer. Face à une fatigue persistante que l'on cherche à contourner en multipliant les stimulations, tentant de relancer une énergie qui ne revient pas. Face au froid ou à une météo peu engageante en évitant, en reportant ou en restant à l'intérieur plus longtemps que nécessaire.
Ces réponses ne sont pas absurdes, elles préservent un certain niveau de confort. Mais elles reposent sur une même logique : les conditions devraient s'améliorer pour qu'il devienne possible de s'engager.

Le coorie introduit une autre possibilité en inversant ce rapport. Non pas accepter sans réserve ce qui est difficile, mais s'en approcher suffisamment pour ne pas rester à distance permanente. Dans la pratique, cela peut passer par des gestes très simples : sortir malgré une météo imparfaite, sans chercher à en faire une expérience agréable, s'installer dans une pièce encore fraîche plutôt que d'attendre d'avoir chauffé la maison entière, reconnaître une sensation de fatigue sans lui trouver immédiatement une cause ou une solution... Ce type d'ajustement ne supprime pas l'inconfort, il en modifie légèrement la place. Au lieu d'être ce qui doit disparaître avant que quelque chose puisse commencer, il devient ce à travers quoi les choses se font quand même.

Ce qu'on peut laisser de côté

La version commerciale du coorie est une liste de courses, de choses à ajouter. La version ordinaire n'en demande aucune. Elle ne suppose ni environnement particulier ni conditions préparées à l'avance. Elle trouve sa place dans un espace ordinaire, avec ce qui est déjà là. Se rapprocher de la fenêtre quand la lumière baisse est un ajustement, pas une optimisation. Une veste supplémentaire sur les épaules est une réponse au froid, pas un rituel. La distinction paraît mince. Elle change pourtant la façon dont on vit ces moments. Comme des arrangements provisoires dans l'attente de meilleures conditions, ou comme des façons de composer avec ce qui est là.

Cela n'exclut pas le soin apporté à son espace ni le plaisir d'un intérieur chaleureux. Mais cela évite d'en faire une condition préalable à l'habitabilité du quotidien.

Un mot, puis autre chose

Le coorie ne propose pas de méthode. Il ne transforme pas les saisons ni les moments d'inconfort qu'elles peuvent contenir. Il désigne un mouvement discret, celui qui réduit la distance que l'on met entre soi et ce que l'on traverse.

Le mot peut servir de repère, pendant un temps. Il met en lumière des ajustements déjà présents mais peu visibles, donne une forme à ce qui est souvent implicite. Puis il peut s'effacer. Devenir inutile. Le geste se passe très bien de vocabulaire. Personne n'a jamais eu besoin d'un mot écossais pour se blottir sous un plaid au moment où les soirées d'automne se rafraîchissent.


Sources et liens utiles