Ce que les villages des Cornouailles ont gardé

Crédit photo : Hilja

En hiver, les Cornouailles côtières se vident. Les voitures disparaissent des ruelles, les galeries de St Ives ferment pour la saison, les parkings improvisés dans les champs redeviennent des champs. Ce qu'il reste, c'est le paysage tel qu'il a toujours été : la lumière basse sur les falaises, le vent qui vient de l'Atlantique sans rien pour l'arrêter, les maisons serrées les unes contre les autres autour des ports. Et soudain, on comprend pourquoi elles sont construites comme ça.

Une architecture qui répond à la mer

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Les villages côtiers des Cornouailles n'ont pas été pensés pour être beaux. Ils ont été pensés pour résister.

Le matériau dominant est le granit local, extrait des carrières de la péninsule de Penwith et des falaises environnantes. C'est une pierre dense, sombre, qui boit la lumière plutôt qu'elle ne la renvoie. Sur les façades, la pierre est protégée de l'humidité marine par une couche de chaux, ce qui leur confère une blancheur éclatante. Les toits en ardoise, à forte pente, évacuent la pluie et le vent. Ce sont des choix pratiques, dictés par un climat où les tempêtes hivernales peuvent durer plusieurs jours d'affilée.

L'organisation des villages découle directement de la même logique. Les maisons s'agglutinent autour du port, dos aux collines, faces à la mer, séparées par des ruelles si étroites qu'un adulte peut en toucher les deux murs simultanément en écartant les bras.

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Cette densité n'est pas un hasard : elle était une protection thermique collective, chaque maison réchauffant ses voisines, chaque mur partagé réduisant l'exposition au vent. Dans le village de Mousehole, dont les premières traces remontent au XIIIe siècle, les ruelles suivent encore les tracés d'origine, inchangés parce qu'il n'y a jamais eu de raison de les modifier.

Les églises se reconnaissent de loin. Bâties sur les hauteurs depuis des siècles, elles servent de repère depuis la mer. Les cimetières qui les entourent portent les noms des familles de pêcheurs sur plusieurs générations : les mêmes patronymes se retrouvent sur les pierres tombales du XVIIe siècle et sur les bateaux du port voisin.

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Plus au nord, sur la côte sud, les grandes terrasses victoriennes racontent une autre époque. Alignées face à la mer, elles ont été construites entre 1850 et 1900, quand la Cornouailles commençait à attirer les premiers touristes venus en train depuis Londres et que l'argent des mines finançait une architecture plus ample. Ce sont des bâtiments différents, plus confiants, qui regardent l'océan comme un spectacle plutôt que comme une contrainte.

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Ce que la mer a organisé

Pour comprendre pourquoi ces villages sont là où ils sont, il faut regarder les ports.

Pendant quatre siècles, du XVIe au début du XXe siècle, la vie économique des Cornouailles a tourné autour du pilchard, nom anglais de la sardine adulte, pêchée en quantités considérables dans les eaux de la Manche et de l'Atlantique. Des millions de poissons étaient capturés chaque été, salés, pressés dans des entrepôts spécifiques pour en extraire l'huile, emballés en barriques et exportés vers l'Espagne, le Portugal et l'Italie catholiques, où ils constituaient une nourriture de carême courante. Dans la décennie 1747-1756, les quatre principaux ports cornouaillais expédiaient en moyenne 30 000 barriques de pilchards par an, soit quelque 900 millions de poissons.

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Cette économie a littéralement construit les villages. Les pressing houses, bâtiments dédiés au pressage et au salage, étaient intégrées au tissu urbain. Certains sont devenus aujourd'hui des maisons, des ateliers d'artistes, ou des galeries. Les quais sont dimensionnés pour accueillir les luggers, ces bateaux de pêche à fond plat et voiles brunes caractéristiques de la région. Quand leur taille devient insuffisante, ils sont reconstruits.
Newlyn, dont le vieux quai existe depuis 1337, a ainsi fait l'objet de travaux d'agrandissement successifs jusqu'à la fin du XIXe siècle, suivant l'évolution des bateaux et les besoins d'une pêche en pleine expansion.

Le déclin des bancs de pilchards, amorcé à la fin du XIXe siècle pour des raisons encore partiellement inexpliquées, a transformé cette économie sans faire disparaître les formes qu'elle avait produites. Les quais sont restés, les ruelles sont restées, les maisons sont restées. Ce qui a changé, ce sont les bateaux qui y accostent et les raisons pour lesquelles les gens viennent.

Charlestown, ou l'architecture d'une intention

Parmi les villages de la côte sud, Charlestown occupe une place à part. Contrairement à Mousehole ou Mevagissey, qui se sont construits au fil des siècles autour de l'économie de la pêche, Charlestown est un port planifié, né d'une seule décision.

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Entre 1791 et 1801, Charles Rashleigh, propriétaire terrien local, fait construire de toutes pièces un port destiné à exporter le cuivre des mines de l'arrière-pays et à importer du charbon. Le village qui l'entoure est conçu d'un seul tenant : rues larges tracées au cordeau pour permettre le passage des wagons, demeures géorgiennes alignées selon un plan cohérent, entrepôts et ateliers intégrés dès l'origine.

Charlestown n'a pas grandi, il a été posé.

Ce qui en fait un lieu singulier aujourd'hui, c'est que cette cohérence d'origine est encore lisible. Presque tous les bâtiments sont classés. Le port intérieur, dernier port géorgien ouvert du Royaume-Uni, est inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO dans le cadre du Cornwall and West Devon Mining Landscape. Quand les chargements de kaolin ont cessé en 2000 et que l'activité commerciale s'est éteinte, rien n'a été défiguré : le village a été conçu pour une fonction précise, et cette fonction a disparu sans laisser de cicatrice visible.

Ce que l'hiver rend visible

Il y a quelque chose de particulier à parcourir villages et les sentiers côtiers des Cornouailles en hiver. Les habitants s'y promènent avec leurs chiens quelle que soit la météo, par habitude et par besoin autant que par plaisir. Les falaises sont dégagées de la végétation estivale et leur géologie devient lisible : les strates de granit, les dykes volcaniques sombres qui traversent la roche claire, les surplombs où la mer a creusé pendant des millénaires. La lumière est basse, oblique, et elle tombe différemment sur les façades blanchies.

En été, ces villages donnent l'impression d'exister pour être regardés. En hiver, ils donnent l'impression d'exister pour eux-mêmes, et ce n'est pas une fausse impression.


Sources