Choisir un livre quand on ne sait pas quoi lire

Livres d'occasion dans la ville de Hay-on-Wye, au Pays de Galles
Hay-on-Wye (Pays de Galles). Crédit photo : Hilja

Chaque rentrée littéraire dépose plusieurs centaines de romans sur les tables des librairies, par-dessus tout ce qui s'y trouvait déjà la veille. Et devant cette profusion, il arrive de rester immobile face à une étagère, ou de reposer une liseuse sans rien parvenir à ouvrir, avec le sentiment vague de ne trouver nulle part ce qui conviendrait.

Ce blocage n'est presque jamais une affaire de quantité d'ouvrages disponibles. Le réflexe est de le croire mais l'expérience dit autre chose. On peut avoir le sentiment de ne rien avoir à lire devant une bibliothèque pleine de livres qu'on a soi-même choisis, achetés, parfois des années plus tôt.

Savoir ce qu'on cherche

La question que l'on se pose est presque toujours la même : quel livre lire ? Mais c'est rarement la bonne, ou du moins pas la première à se poser. Une autre, plus utile, devrait la précéder : qu'attend-on, là, maintenant, de la lecture ?

Dès les années 1970, le sociologue Elihu Katz et ses collègues ont proposé un cadre pour comprendre pourquoi l'on se tourne vers tel contenu plutôt qu'un autre. Conçu pour la radio et la télévision, ce cadre distinguait cinq grandes familles de besoins que les médias viennent combler. Et il s'applique à la lecture avec une justesse frappante, notamment pour les besoins suivants :

  • Le besoin cognitif : apprendre ou comprendre.
  • Le besoin affectif : ressentir une émotion ou un plaisir esthétique.
  • Le besoin de détente : se mettre à distance du réel et de ses tensions.

Lire pour s'évader n'appelle pas le même livre que lire pour apprendre. Lire pour apprendre n'appelle pas le même livre que lorsqu'on ressent les besoin d'être traversé par une émotion forte ou de se vider la tête. Ce sont des expériences distinctes, qui ne demandent ni les mêmes textes ni la même attention. Et la paralysie naît souvent d'une confusion entre elles. On ouvre un roman dense un soir qui réclamait de la légèreté. On entame un texte vif et distrayant à un moment où l'on aurait voulu être bousculé, mis en mouvement par une lecture plus exigeante. Le livre n'était pas mauvais, mais il n'était pas celui qu'appelait ce moment.

L'excès de choix n'explique pas tout

Une autre explication, plus étudiée, existe : la surcharge de choix. Le psychologue Barry Schwartz a popularisé l'idée qu'au-delà d'un certain nombre d'options, en ajouter cesse d'aider. Le choix se complique, le doute s'installe, et une décision simple peut virer à l'inquiétude.

L'idée est séduisante, mais la recherche l'a sérieusement nuancée. Une vaste méta-analyse a réuni une cinquantaine d'expériences sans retrouver d'effet moyen : selon les contextes, l'abondance freine le choix, le facilite, ou n'y change rien. La surcharge n'est donc pas une loi, plutôt un phénomène qui dépend des conditions. Et l'une de ces conditions pèse particulièrement ici : l'abondance accable surtout celui qui n'a aucun critère pour trancher. C'est ce qui explique qu'une bibliothèque de cinquante titres en attente puisse bloquer autant qu'un rayon entier. Ce n'est pas le nombre qui fige, c'est l'absence de tri. Dès que l'on sait ce que l'on cherche, apprendre, s'évader, ressentir, se délasser, le champ se resserre de lui-même, quel que soit le nombre de livres à portée de main.

Plusieurs portes d'entrée

Une fois ce diagnostic posé, plusieurs approches concrètes permettent de débloquer l'indécision, sans même avoir à clarifier parfaitement son humeur au préalable. Elles reposent toutes sur le même principe : alléger la décision en multipliant les entrées possibles.

S'imprégner

Ouvrir trois ou quatre livres et lire la première page de chacun, sans s'engager. Ce geste fait souvent sentir, presque physiquement, lequel s'accorde au moment, par l'allure de la phrase, le ton, la distance ou la proximité que le texte installe d'emblée.

Demander conseil à quelqu'un dont c'est le métier

Un libraire ou un bibliothécaire passe ses journées à apparier des lecteurs et des livres, avec une justesse que les algorithmes de recommandation peinent à égaler. Décrire son état plutôt qu'un genre, « j'ai besoin de quelque chose de léger » plutôt que « je cherche un policier », ouvre de meilleures pistes.

Revenir à un auteur déjà aimé

Un titre connu, ou un nouveau livre de quelqu'un dont on a apprécié l'écriture, retire une inconnue de l'équation. Ce n'est pas un défaut d'audace, c'est une façon de se concentrer sur l'envie du moment plutôt que sur le pari.

Relire

La relecture d'un livre passe pour un pis-aller, faute de neuf. C'est l'inverse : un texte déjà parcouru offre une expérience sûre, sans risque de déception, et révèle parfois des couches que la première lecture, plus pressée, avait laissées de côté.

Partir du format avant le genre

À la question « qu'est-ce que j'ai envie de lire », on peut substituer « combien de temps et d'attention puis-je donner maintenant ». Un recueil de nouvelles, un texte bref, un roman de six cents pages ou un essai que l'on picore chapitre par chapitre ne réclament pas la même disponibilité. Choisir d'abord le format adapté réduit d'autant le nombre de livres à considérer.

Fermer un livre resté en suspens

Une part du blocage vient parfois d'un ouvrage commencé que l'on n'a ni fini ni vraiment abandonné, et qui occupe en silence la place du livre en cours sans que l'on ait envie d'y revenir. Le refermer pour de bon, sans jugement sur soi ni sur lui, libère la place pour autre chose.

Déplacer la question

Aucune méthode ne met à l'abri, une fois pour toutes, de l'hésitation ressentie devant une étagère. Mais il existe un déplacement qui change presque toujours quelque chose : substituer à « quel livre lire » la question « de quoi ai-je besoin, là, maintenant, à travers la lecture ». La première met en concurrence des centaines de titres. La seconde, plus modeste, en écarte la plupart d'un coup, et rend au choix une direction qu'il avait perdue. Le bon livre n'est pas le meilleur dans l'absolu, c'est celui qui répond à ce que l'on cherchait sans toujours savoir l'expliquer.


Sources