Il y a, sur les tables de nuit, dans les sacs, sur les étagères, des livres ouverts, quelque part vers le milieu...et qui le restent. On n'a pas décidé de les arrêter, on a simplement cessé de les ouvrir. Puis une semaine est passée, un mois, et le livre est toujours là, son marque-page planté au chapitre sept ou au chapitre vingt, témoin silencieux d'une lecture interrompue.
La culpabilité qui s'attache à ces livres non finis est étrange quand on y pense. On n'éprouve pas la même chose pour un film arrêté en plein milieu, ni pour une série abandonnée après trois épisodes. Mais le livre, lui, semble réclamer quelque chose d'autre. Une loyauté, un aboutissement. Comme si ne pas aller jusqu'à la dernière page constituait un manquement.
D'où vient cette idée ?
Ce que l'histoire des pratiques de lecture montre
L'historien des pratiques de lecture, Roger Chartier, a montré dans ses travaux que la lecture n'a jamais été une activité linéaire et uniforme. Historiquement, on lisait par fragments, on revenait en arrière, on sautait des passages, on abandonnait et on reprenait selon les circonstances, la disponibilité, l'état. L'idée qu'un livre doit être lu du début à la fin, dans l'ordre, jusqu'au point final, est une norme relativement récente, et elle ne va pas de soi.
Les enquêtes sur les pratiques culturelles des Français, menées régulièrement par le Département des études, de la prospective et des statistiques du Ministère de la Culture (DEPS) depuis les années 1970, documentent ce qu'on lit, en quelle quantité, sous quelle forme. Elles disent peu de chose de ce qu'on abandonne, parce que l'abandon se déclare rarement. Pourtant, il existe, massivement, dans presque toutes les bibliothèques personnelles. Les chiffres sur le déclin de la lecture régulière masquent peut-être simplement une réalité plus nuancée : on lit de façon plus fragmentée, plus discontinue, et souvent sans terminer.
La thèse de Pierre Bayard
En 2007, le psychanalyste Pierre Bayard publiait Comment parler des livres qu'on n'a pas lus ? aux Éditions de Minuit. L'argument, provocateur en apparence, tient à une observation sérieuse : notre rapport aux livres ne se résume pas à les avoir lus ou non. Il existe une infinité de positions intermédiaires : le livre parcouru, feuilleté, commencé puis posé, lu il y a longtemps et presque oublié, dont on sait qu'il existe dans notre bibliothèque mais sans l'avoir jamais ouvert, etc.
Ce qui compte, pour Bayard, c'est moins la lecture elle-même que ce qu'on fait avec ce qu'on sait (ou croit savoir) d'un livre. Dans cette perspective, un livre non terminé n'est pas un livre raté. C'est un livre avec lequel on entretient un rapport particulier, incomplet peut-être, mais réel. On peut avoir une relation significative avec un livre qu'on n'a pas fini. L'inverse est aussi vrai, et c'est peut-être la partie la plus dérangeante de l'argument : on peut avoir lu un livre jusqu'au bout sans avoir eu de relation réelle avec lui. Sans que rien n'ait été touché, interrogé, déplacé. Tourner la dernière page n'est pas la garantie d'une bonne lecture.
Ce que les livres abandonnés contiennent
Un livre qu'on n'a pas fini dit quelque chose. Pas nécessairement que le livre est mauvais, parfois il est même trop bien, trop dense, trop proche de quelque chose qu'on n'était pas prêt à regarder. Il dit aussi quelque chose de ce qui se passait au moment de la lecture : une période de surcharge, un état particulier, une incompatibilité entre le livre et la vie qui l'entourait.
Il y a des livres qu'on abandonne par fatigue, d'autres parce qu'ils demandent une disponibilité qu'on n'avait pas. D'autres encore parce que quelque chose en eux résiste, une façon d'écrire, un personnage, une idée, et qu'on n'était pas en état d'accueillir cette résistance.
Ce n'est pas la même chose. Et le reconnaître permet d'avoir un autre rapport avec ces livres en attente. Certains méritent d'être repris dans d'autres conditions. D'autres peuvent être fermés définitivement, sans que ce soit un aveu d'échec.
La pile comme archive
La pile de livres qu'on n'a pas encore lus est souvent vécue comme un retard, une dette. Elle est aussi une archive de désirs de lecture, de curiosités correspondant à un moment donné, à des intentions. Mais toutes les intentions n'ont pas vocation à se réaliser. Et ce n'est pas un problème.
Les Japonais ont un mot pour ça : tsundoku. Ce mot désigne l'accumulation de livres sans les lire, sans connotation péjorative. L'achat d'un livre est déjà un acte. Il trace une ligne dans le temps, documente une attention, une curiosité, une projection. Même non lu. Même partiellement lu.
Laisser un livre en chemin n'est pas une défaite. C'est parfois simplement honnête vis-à-vis du moment.
Sources
- Bayard, Pierre. Comment parler des livres qu'on n'a pas lus ? (2007). Éditions de Minuit. Ouvrage disponible en librairie.
- Chartier, Roger. Pratiques de la lecture (1985). Payot/Rivages. Ouvrage disponible en bibliothèque universitaire.
- DEPS, Ministère de la Culture. Enquête sur les pratiques culturelles des Français (2018).