L'esprit humain a un défaut de conception. Il traite les tâches inachevées comme des onglets ouverts : elles restent actives en arrière-plan, consommant de l'attention et de l'énergie même quand on ne s'en occupe pas. Dès les années 1920, la psychologue Bluma Zeigarnik a mis en lumière ce phénomène : une tâche commencée mais non terminée occupe davantage l’esprit qu’une tâche achevée. Le cerveau la maintient en veille, prête à être reprise, et cette vigilance a un coût. Une dette invisible, qui pèse sans qu’on s’en rende compte.
Ce qui est moins connu, c’est que ce mécanisme peut être désamorcé sans forcément terminer la tâche. Des recherches ultérieures, notamment celles d’E.J. Masicampo et Roy Baumeister (publiées en 2011 dans le Journal of Personality and Social Psychology), ont démontré que le simple fait de planifier concrètement une tâche en suspens (en décidant quand et comment on s’en occupera) suffit à réduire son intrusion mentale. Le cerveau n’a pas besoin que la tâche soit accomplie. Il a besoin qu’elle soit prise en charge.
Reporter explicitement une tâche produit le même effet. Écrire « je ne ferai pas ça cette semaine » ferme la boucle ouverte aussi sûrement que de l'accomplir. C'est contre-intuitif, mais documenté.
L'anti to-do list
Ce qui est proposé ici est l'inverse d'une liste de choses à faire. Une liste de ce qu’on choisit, consciemment, de ne pas faire cette semaine, ou ce mois.
Pas les choses qu'on oublie ou qu'on repousse par habitude. Les tâches qu’on décide activement de remettre à plus tard : le tri de la cave, l'appel à l'assurance, a prise de rendez-vous qu'on reporte depuis trois semaines, la réorganisation du bureau... Ces tâches flottent dans l'esprit comme autant de rappels non désactivés. Les écrire sur une liste « ce qui peut attendre » c’est les faire passer du statut de dette invisible à celui de report assumé.
Le support n’a pas d’importance : un bout de papier, un carnet, un téléphone. Ce qui compte, c’est l’acte d’écrire et de formuler explicitement : je ne m'en occupe pas maintenant, et c'est un choix.
Ce que ça retire
La sensation d’être submergé ne vient presque jamais du volume réel de tâches à accomplir. Elle vient du nombre de boucles ouvertes simultanées. Notre esprit ne fait pas la différence entre j'ai dix choses urgentes à faire et j'ai dix choses en suspens dont trois sont urgentes et sept peuvent attendre trois mois.
Tout est traité avec la même intensité, comme si tout était urgent.
Séparer explicitement ce qui doit être fait maintenant de ce qui peut attendre réduit le nombre de boucles actives. Le volume total ne change pas, mais la charge perçue, elle, diminue. Ce n’est pas un effet placebo. C’est un effet attentionnel, qui découle du fonctionnement même de la mémoire de travail
Ce que cet article ne propose pas
Il ne propose pas de système de productivité ni de méthode GTD (Getting Things Done). Il n'y a pas de catégorisation, pas de matrice urgence/importance, pas de revue hebdomadaire structurée. Il y a juste une feuille et une question : qu'est-ce qui peut attendre ?
Et la permission, écrite, de le laisser attendre.
Sources
- Zeigarnik, Bluma. Das Behalten erledigter und unerledigter Handlungen. Psychologische Forschung, 1927.
- Masicampo, E.J. et Baumeister, Roy F. Consider It Done ! Plan Making Can Eliminate the Cognitive Effects of Unfulfilled Goals. Journal of Personality and Social Psychology, 2011. Pubmed.