Il n'y a pas besoin d'un jardin pour faire pousser quelque chose à manger. Pas besoin non plus d'un balcon ensoleillé, d'un équipement particulier, ni d'une expérience préalable. Ce qu'il faut, c'est un peu d'espace (même très peu), de la lumière, de l'eau, et une certaine disposition à observer ce qui se passe lentement.
Jardiner pour se nourrir n'est pas une pratique réservée aux gens qui ont de la place ou du temps. C'est une pratique qui s'adapte à ce qu'on a. Ce qui change selon les contextes, c'est l'échelle, pas la logique.
Ce que le contact avec ce qu'on fait pousser produit
Avant de parler de rendement, il y a quelque chose de plus immédiat qui se passe quand on jardine. Quelque chose de difficile à nommer précisément, mais qui a pourtant été clairement documenté.
En 2007, le neurobiologiste Chris Lowry et ses collègues de l'université du Colorado ont identifié que Mycobacterium vaccae, une bactérie présente naturellement dans le sol, activait chez les souris des neurones producteurs de sérotonine, avec des effets comparables à ceux d'un antidépresseur. Les recherches ultérieures ont confirmé que l'exposition à ce microorganisme, par le contact direct avec la terre, avait des effets mesurables sur l'humeur et la réduction du stress. Ce n'est pas une métaphore romantique sur les bienfaits de la nature, c'est une interaction biologique concrète entre le sol vivant et le système nerveux humain.
À cela s'ajoute ce que Rachel et Stephen Kaplan ont décrit dans leur théorie de la restauration de l'attention : les environnements naturels, même modestes, permettent une forme de récupération cognitive que les environnements urbains denses ne permettent pas. Jardiner (observer, désherber, arroser, attendre…) sollicite ce qu'ils appellent l'attention involontaire, celle qui ne se fatigue pas, et laisse l'attention dirigée se reconstituer.
Concrètement : jardiner repose. Pas comme une activité passive, mais comme une activité qui demande une présence de qualité différente de celle que le travail, les écrans ou les transports exigent.
Ce qu'on peut faire selon l'espace disponible

Pas d'espace extérieur : rebord de fenêtre, cuisine
C'est le contexte le plus contraint, et celui qu'on sous-estime le plus. Un rebord de fenêtre orienté sud ou ouest, quelques pots récupérés, du terreau : c'est suffisant pour produire des herbes aromatiques en bonne quantité.
Les herbes aromatiques sont probablement ce qui a le meilleur rapport entre l'espace occupé et la valeur produite. Basilic, persil, ciboulette, menthe, thym, coriandre. Achetées fraîches, elles coûtent cher pour une petite quantité et une courte durée de conservation. Cultivées sur un rebord de fenêtre, elles sont disponibles en continu pendant plusieurs semaines ou mois selon les espèces.
Côté légumes, les radis poussent vite (trois à quatre semaines du semis à la récolte), peuvent être installés dans des pots peu profonds, et fonctionnent bien en intérieur s’ils reçoivent suffisamment de lumière. Les laitues à couper sont également adaptées à la culture en pot. On coupe simplement les feuilles extérieures au fur et à mesure des besoins.
Les graines germées constituent une option encore plus accessible : pas de terre, pas de lumière directe obligatoire, juste un bocal, de l'eau et quelques jours de patience. Lentilles, pois chiches, luzerne... Les pousses obtenues sont très intéressantes d’un point de vue nutritionnel et facilement intégrables dans les salades estivales.

Balcon ou terrasse, même petit
Un balcon de quelques mètres carrés, bien orienté, permet de produire une quantité de légumes non négligeable entre mai et octobre. La contrainte principale est la profondeur des contenants : la plupart des légumes ont besoin d'au moins 30 à 40 cm de terre pour développer correctement leurs racines.
Ce qui fonctionne bien en bac ou en pot profond : tomates cerises (plus productives et plus résistantes que les variétés classiques en contenant), haricots verts nains, courgettes (très productives mais volumineuses, un grand bac ne contiendra qu’un seul plant), laitues et mesclun, fraises (idéales en suspension ou en jardinière), poivrons et piments si l’exposition est bien ensoleillée et chaude.
On laissera de côté les courges ou les légumes racines comme les carottes et les betteraves qui sont bien moins adaptés à la culture en pot.
La question de l'arrosage est le principal point d'attention quand on cultive sur un balcon : les contenants se dessèchent rapidement en été, et un arrosage régulier (quotidien par forte chaleur) est indispensable. Des systèmes de réserve d'eau intégrés aux bacs (bacs à réservoir) ou l’utilisation d’oyas permettent de réduire cette contrainte.

Jardin partagé ou carré de terre
Avec 4 à 6 m² de terre, la donne change. Avec cette surface, il est possible de produire une quantité de légumes qui constitue un apport réel à l'alimentation d'un foyer pendant la belle saison.
Les légumes les plus rentables à cette échelle sont ceux qui produisent sur une longue période : tomates, courgettes, haricots, blettes, épinards, salades à couper. Les légumes qui occupent beaucoup de place pour un rendement limité (pommes de terre, courges, maïs) sont moins adaptés à une petite surface.
Les jardins partagés et jardins familiaux offrent ce type d'espace à des tarifs très accessibles dans la plupart des villes. Malheureusement, les listes d'attente peuvent être longues dans les grandes agglomérations. Des associations vont plus loin, comme Incroyables Comestibles. Ce projet, né à Todmorden en Angleterre en 2008 et présent aujourd'hui dans plusieurs centaines de villes dans le monde dont de nombreuses communes françaises participe à la mise en place de lieux de culture potagère en accès libre, dans l'espace public, où chacun peut prendre ce dont il a besoin.
Choix des semences
Pour les semences, plusieurs structures proposent des graines reproductibles, non traitées et non hybrides, à des prix accessibles :
- L'association Kokopelli est la plus connue en France. Elle milite depuis 1999 pour la liberté des semences et la biodiversité cultivée, et propose un catalogue de plusieurs centaines de variétés.
- Germinance, producteur bio de semences paysannes, est une autre référence sérieuse.
- Le Réseau Semences Paysannes fédère au niveau national des producteurs et des collectifs engagés dans la préservation des variétés anciennes.
Ces ressources permettent de démarrer avec des semences de qualité, et de les reproduire d'une année sur l'autre, ce qui change radicalement l'économie du jardinage sur la durée.
Ce que ça change et ce que ça ne change pas
Produire une partie de ce qu'on mange n'est pas une solution à la question du coût de l'alimentation. Quelques tomates cerises sur le balcon et quelques pots d'herbes aromatiques ne permettent pas de se nourrir et n’ont que peu d’impacts sur le budget alimentation du foyer. Il serait malhonnête de présenter les choses autrement.
Ce que ça change, en revanche, est plus discret et plus réel à la fois. Quelques herbes fraîches disponibles en permanence modifient ce qu'on cuisine et comment. Des tomates ou des haricots cueillis le matin changent le goût de ce qu'on mange le soir. Et quelque chose se passe dans le fait de produire une partie de sa nourriture : un rapport différent à ce qu'on met dans l'assiette, une attention à ce qui pousse, un ancrage dans le rythme des saisons qui n'est pas de l'ordre du discours mais de l'expérience directe.
Sources
- Christopher Lowry et al. Identification of an immune-responsive mesolimbocortical serotonergic system
- Rachel et Stephen Kaplan. The Experience of Nature : A Psychological Perspective. Cambridge University Press (1989). Ouvrage disponible en librairie ou en bibliothèque universitaire.