La mémoire ne lit pas deux fois le même livre

Livre posé sur un plancher
Crédit photo : Hilja

Il arrive que l'on rouvre un livre lu il y a des années et que l'on ne retrouve pas ce que l'on y cherchait. Pas parce que le souvenir était faux, mais parce que ce que l'on cherchait n'existe plus, ou n'existe plus de la même façon. Ce que le livre avait activé en nous au moment où nous l'avions lu pour la première fois dépendait de ce que l'on contenait, nous-mêmes, à ce moment-là. Et c'est cela qui a changé.

En psychologie cognitive, la compréhension d'un texte ne se réduit pas au décodage des mots. Elle mobilise la mémoire, les associations, les expériences accumulées. Un ensemble de structures mentales que les chercheurs appellent schémas cognitifs. Ces schémas sont des cadres d'interprétation : ils orientent l'attention, filtrent les perceptions, activent des résonances entre le texte et ce que l'on sait déjà, ce que l'on a vécu, ce que l'on est au moment de la lecture. Ils ne lisent pas passivement, ils construisent activement le sens.

Or ces schémas évoluent. On n'a pas les mêmes à vingt ans et à quarante. On n'a pas les mêmes avant et après une rupture, une maladie, un deuil, un changement de travail. On n'a pas les mêmes en période de calme et en période de turbulence. Relire un livre, c'est lire avec des schémas différents et donc, en un sens, lire un livre différent.

Ce que le texte active en nous dépend de ce que nous contenons au moment où nous le lisons. Un roman sur la perte ne dit pas la même chose selon que l'on a perdu quelqu'un ou non. Un livre sur l'ambition professionnelle se lit autrement selon que l'on est au début ou au milieu de sa carrière. Ce n'est pas une question de maturité ou de profondeur, mais une question d'état, de contexte, d'exposition.

Ce que Nabokov disait des lecteurs

Vladimir Nabokov, dans ses conférences sur la littérature données à Cornell dans les années 1950 (rassemblées et publiées sous le titre Cours sur la littérature), affirmait que l'on ne peut pas vraiment lire un livre. On ne peut que le relire. La première lecture, selon lui, est nécessairement parcellaire. On ne sait pas encore où on va, ce qui compte, ce qu'il faudra retenir. L'attention est mobilisée par l'intrigue, par l'incertitude, par la progression narrative. C'est la relecture qui permet de poser une attention différente, orientée vers la forme, la construction, les détails que l'on avait laissé passer.

Cette idée va à l'encontre d'une certaine valorisation de la « première fois » comme expérience pure, intacte. Elle suggère au contraire que la lecture s'approfondit en étant répétée. Non pas pour mieux mémoriser, mais pour percevoir le livre autrement. Et ce que la relecture montre autrement, c'est à la fois le livre et soi-même. On découvre ce que l'on avait regardé sans le voir, ce que l'on n'était pas encore prêt à remarquer, ce qui ne faisait pas encore écho en nous.

La relecture comme mesure du temps

Il y a dans la relecture quelque chose d'un peu vertigineux : retrouver un livre que l'on avait lu à un moment précis de sa vie, c'est aussi retrouver, en creux, la personne que l'on était alors. Les passages soulignés, les marges annotées, les endroits où l'on s'était arrêté témoignent d'une lecture antérieure, d'une attention orientée différemment.

Marcel Proust, dans Le temps retrouvé, décrit précisément ce type de mécanisme : la façon dont un objet, une sensation, un texte peut raviver une époque entière. Il ne s'agit pas d'un souvenir factuel, mais d'une expérience sensible. La mémoire proustienne, involontaire, ne restitue pas des informations mais des états. Relire un livre, c'est parfois traverser quelque chose de cet ordre. Retrouver une inquiétude, une façon d'être, un rapport au monde que l'on avait oublié avoir eu. Ce n'est pas le souvenir d'avoir déjà lu ce livre, mais quelque chose qui revient de l'état dans lequel on était au moment où on l'a lu.

Ce principe rend parfois certaines relectures décevantes. On rouvre un livre avec lequel on avait eu un rapport fort, avec envie de retrouver ce qui nous avait remué et... il ne se passe plus grand-chose. Pas parce que le livre a changé, mais parce que c'est nous qui avons changé. Et ce qu'il touchait en nous n'existe plus de la même façon.

Pourquoi certains livres résistent à la relecture

Tous les livres ne supportent pas d'être relus. Certains tiennent entièrement à leur effet de surprise, à leur suspense, à une révélation finale. Une fois celle-ci connue, l'intérêt s'évapore, ou change complètement de nature. Ce n'est pas un défaut ou un problème, mais plutôt une information sur ce que ce livre portait en lui, sur l'expérience pour laquelle il était construit.

D'autres livres, au contraire, semblent s'enrichir à chaque fois que l'on y revient. Ce sont souvent ceux dont la langue nous résiste ou nous emporte. Parfois, ce sont ceux dont la construction nous demande une attention particulière. Ou ceux qui posent des questions qui ne trouvent pas de réponse simple. Ceux-là ne se finissent jamais vraiment, il reste toujours quelque chose à percevoir, quelque chose que les schémas d'aujourd'hui rendent visible là où ceux d'hier ne voyaient rien.

La relecture n'est pas un signe de profondeur, ni une pratique plus noble que la lecture continue. C'est une possibilité que certains livres ouvrent, et d'autres non. Et parfois, c'est simplement le fait d'avoir changé soi-même qui rouvre un livre que l'on croyait avoir fini.


Sources
  • Nabokov, Vladimir. Cours sur la littérature. Fayard. Ouvrage disponible en librairie.
  • Proust, Marcel. Le temps retrouvé. Dernier tome d'À la recherche du temps perdu. Gallimard. Ouvrage disponible en librairie et sur Gallica (BNF).