Le printemps porte en lui des promesses de lumière et de renouveau. Pourtant, beaucoup de personnes se sentent épuisées précisément à cette période de l'année. Cette fatigue n'est pas une faiblesse ni un manque de volonté : elle a des explications physiologiques concrètes et documentées.
Mieux saisir ce que traverse le corps à cette période permet d'aborder les choses de façon différente et, peut-être, d'accepter cette fatigue avec un peu moins de culpabilité. Voici ce qui se passe, concrètement, pendant cette transition.
Le réajustement de l'horloge interne
Quand la lumière naturelle augmente, la rétine le détecte via des cellules photoréceptrices particulières : les cellules ganglionnaires à mélanopsine. Ces cellules transmettent l'information lumineuse aux noyaux suprachiasmatiques, ces deux petits groupes de neurones de l'hypothalamus qui constituent ce qu'on appelle l'horloge centrale. Ce signal déclenche une inhibition de la mélatonine, l'hormone qui régule le sommeil.
Le printemps accélère ce processus de façon marquée. Aux alentours de l'équinoxe de mars, les journées s'allongent à un rythme particulièrement rapide : plusieurs minutes par jour, soit près de deux heures et demie sur l'ensemble du mois. L'horloge biologique doit alors se recaler sur ce nouveau rythme et ce rééquilibrage, qui s'étale sur plusieurs semaines, peut provoquer des troubles du sommeil et une fatigue persistante. Des recherches menées en conditions d'isolement temporel ont montré que la durée du sommeil était la plus courte au printemps par rapport aux autres saisons, révélant l'existence d'une saisonnalité intrinsèque chez l'humain, totalement indépendante des contraintes sociales ou professionnelles.
Cette adaptation touche particulièrement les personnes sensibles aux variations lumineuses, notamment celles qui ont traversé une période de baisse d'énergie en hiver.

Les variations météorologiques
Le printemps est une saison instable : alternance de températures douces et froides, variations de pression atmosphérique, météo changeante d'un jour à l'autre. Ces fluctuations sollicitent le système de thermorégulation et peuvent perturber le système nerveux autonome, qui gère les fonctions automatiques du corps (digestion, rythme cardiaque, niveau d'énergie). Les changements de pression atmosphérique affectent également la circulation sanguine et le métabolisme cérébral.
À cela s'ajoute la variabilité de la lumière naturelle. Les journées grises ou les retours de ciel couvert entraînent une baisse de production de sérotonine, un neurotransmetteur impliqué dans la régulation de l'humeur. Le printemps n'offre pas encore la constance lumineuse de l'été : les bonnes journées alternent avec des semaines maussades, et le corps réagit à chaque changement.
Le système immunitaire encore mobilisé
Après plusieurs mois d'hiver, le système immunitaire reste sollicité. Les infections respiratoires, même bénignes, sont encore présentes en mars et en avril. Le corps mobilise des ressources importantes pour maintenir ses défenses, ce qui se traduit par une fatigue générale, parfois accompagnée de la sensation de ne jamais vraiment récupérer.
La vitamine D joue un rôle essentiel dans la qualité des tissus osseux et musculaires, ainsi que dans le renforcement du système immunitaire. Selon l'Anses, environ 80 % des Français présenteraient un déficit qui s'accentue en hiver. Les carences ainsi accumulées au cours des mois froids persistent alors jusqu'en mai et contribuent à la baisse d'énergie. Des données observationnelles montrent d'ailleurs qu'au printemps, les taux de vitamine D sont bien plus bas qu'aux autres saisons.
Le poids des attentes saisonnières
Ce que le corps traverse au printemps est réel. Mais la fatigue de cette saison a une autre face, moins visible et moins souvent abordée. Elle se nourrit aussi des représentations culturelles de la saison, de ce que le printemps est censé produire en nous, de ce qu'il semblerait normal de ressentir quand la lumière revient. Cet écart entre le ressenti réel et le ressenti attendu a lui-même un coût, qui s'ajoute à la fatigue physiologique.
Au Japon, cette expérience a un nom : le haru-bate (春バテ), la « fatigue printanière ». Construit sur le modèle du natsu-bate, l'épuisement de l'été, le terme décrit l'ensemble des symptômes liés aux changements brusques de température et de pression qui dérèglent le système nerveux autonome au printemps. Le fait qu'une culture ait jugé nécessaire de nommer cette fatigue dit quelque chose : elle mérite d'être prise au sérieux.
Cette fatigue trouve aussi un écho dans le champ médical. Il existe une forme de trouble affectif saisonnier distincte de la déprime hivernale, qui survient spécifiquement au printemps. Ce qui pèse ici, c'est précisément le contraste entre l'élan perçu autour de soi et l'absence d'élan intérieur. Cette variante reste peu documentée, probablement parce qu'elle va à rebours du récit dominant : on attend du printemps qu'il guérisse la fatigue, pas qu'il en soit une occasion supplémentaire.
La fatigue printanière n'a pas à être surmontée. Elle ne devrait pas non plus être ignorée. Certains gestes, intégrés au quotidien, peuvent rendre cette période un peu plus facile à traverser.
- S’exposer, même quelques minutes, à la lumière naturelle dès le matin aide le corps à se recalibrer en douceur. Une fenêtre entrouverte, un trajet à pied, un moment passé dehors... ces petits gestes suffisent.
- La vitamine D est souvent à son niveau le plus bas au printemps. En intégrer davantage à ses menus, via les poissons gras, les œufs ou les champignons, est une façon simple de soutenir l'organisme.
- Alléger son quotidien est une façon de libérer de l'énergie pour ce qui compte vraiment. Cela peut passer par des gestes simples : éviter les engagements acceptés par habitudes, reporter les décisions non urgentes, faire le tri dans ses notifications, attendre avant de se lancer dans des projets énergivores.
- Durant cette période de transition, s’accorder de l’indulgence est essentiel. Si l’envie d’en faire moins ou d’aller plus lentement se fait sentir, il n’y a pas à lutter. Laisser faire, sans résistance, permet de mieux retrouver de l'élan quand l'énergie reviendra.
- Le printemps bouscule l'horloge interne et raccourcit naturellement les nuits. Se priver davantage de sommeil ou s'imposer des réveils trop tôt amplifie ce que le corps traverse déjà. C'est une période où dormir suffisamment est particulièrement utile.

La fatigue printanière n'est pas un symptôme imaginaire. Elle traduit l'effort d'adaptation du corps à un environnement qui change rapidement, et parfois celui de l'esprit à une saison culturellement chargée d'attentes. L'horloge interne se recalibre, le système immunitaire termine son travail d'hiver, la météo reste instable... et tout cela demande de l'énergie.
Accueillir cette fatigue, respecter les rythmes réels plutôt que les attentes collectives, questionner la façon dont on organise ses journées, se donner le temps de traverser cette transition, c'est peut-être tout ce qu'il y a à faire.
Sources
Inserm. Chronobiologie : rythmes biologiques et horloge interne. Dossier thématique.
Académie nationale de médecine. Désynchronisation de l'horloge interne, lumière et mélatonine.
Wirz-Justice A. et al. Perspectives in affective disorders : Clocks and sleep. European Journal of Neuroscience, 2020 (en anglais).
Huguelet M. & Zawalich K. Meteoropathy : a review on the current state of knowledge. PMC, 2023 (en anglais).
Anses. Vitamine D : pourquoi et comment assurer un apport suffisant ?
Nowak A. et al. Spring fatigue due to vitamin D deficiency. University Hospital Zurich, 2025 (en anglais).
Lu J. et al. The relationship between vitamin D levels in seasonal variations and Chinese patients with first-episode drug-naive depression. Journal of Psychosomatic Research, 2022 (en anglais).
Société canadienne de psychologie. Fiche d'information : Le trouble affectif saisonnier (dépression saisonnière).