Il y a un bruit de fond que personne ne mentionne quand on parle de l'été. Pas le chant des cigales ni le clapotis de l'eau. Celui-là est plus prosaïque : les fenêtres ouvertes du voisin à 23 heures, la musique d'une terrasse de bar qui monte jusqu'au troisième étage, les travaux de voirie qui commencent à 7 heures du matin parce que les jours sont longs, les enfants qui jouent dehors tard le soir, les conversations qui traversent les murs dans la chaleur.
L'été est la saison la plus bruyante de l'année, et ce bruit-là, contrairement au froid de l'hiver ou à la chaleur de juillet, on n'en parle presque jamais.
Bruit, fatigue et sommeil
L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a publié en 2018, à travers son bureau régional pour l'Europe, des lignes directrices sur le bruit environnemental qui chiffrent ce que l'intuition perçoit. Un bruit de trafic nocturne moyen supérieur à 40 décibels suffit à fragmenter le sommeil, même sans provoquer de réveil conscient. La fragmentation du sommeil (les micro-réveils dont on n'a pas conscience) réduit la proportion de sommeil profond et de sommeil paradoxal, les deux phases les plus réparatrices.
En été, le bruit nocturne augmente mécaniquement. Les fenêtres restent ouvertes pour compenser la chaleur, les activités extérieures se prolongent tard dans la journée, voire dans la nuit, la densité sonore des quartiers résidentiels, des campings, des lieux de vacances, monte d'un cran. En ville, l'observatoire Bruitparif a documenté une augmentation des plaintes liées au bruit de voisinage entre juin et septembre, avec un pic au mois de juillet.
Ce qui rend ce bruit particulièrement fatigant, c'est qu'il est intermittent et imprévisible. Un bruit constant (un ventilateur, une climatisation) finit par être filtré par le cerveau. Un bruit irrégulier (une conversation, un éclat de rire, un klaxon) active le système de vigilance à chaque occurrence. Le cerveau ne peut pas s'y habituer parce qu'il ne peut pas le prédire.
Ce qu'on ne dit pas
La fatigue estivale est souvent attribuée à la chaleur, au décalage des rythmes, à l'excès d'activité. Le bruit n'est presque jamais identifié comme un facteur distinct. Pourtant, les travaux en acoustique environnementale montrent que l'exposition chronique au bruit produit une élévation des niveaux de cortisol, une augmentation de la pression artérielle et une dégradation de la qualité du sommeil, y compris chez les personnes qui déclarent ne pas être gênées par le bruit.
Ce décalage entre gêne perçue et effet mesuré est documenté de façon précise : sur le plan des réponses biologiques autonomes, il n'existe pas de phénomène d'habituation au bruit, et ce, quel que soit le type de bruit. On peut s'y faire subjectivement, s'en accommoder au quotidien, et continuer à en subir les effets physiologiques sans en avoir conscience. C'est un mécanisme discret, qui opère en dessous du seuil de perception.
Quelques gestes qui peuvent aider
La nuit est la priorité
Des bouchons d'oreilles en mousse réduisent le bruit ambiant de 20 à 35 décibels selon le modèle, ce qui suffit à ramener la plupart des environnements nocturnes urbains en dessous du seuil de fragmentation du sommeil. Leur usage est sans risque pour des oreilles saines. Les modèles en silicone, réutilisables et lavables, offrent un meilleur confort pour un usage prolongé, avec une atténuation légèrement inférieure.
Le choix de la pièce où dormir mérite aussi d'être reconsidéré en été. Dans beaucoup de logements, une chambre donnant sur cour ou sur jardin est significativement plus calme qu'une pièce sur rue, et l'écart, négligeable en hiver fenêtres fermées, devient réel dès que la chaleur oblige à les laisser ouvertes. Si la configuration du logement le permet, c'est le moment de l'année où ce déplacement fait le plus de différence.
Fermer les volets tout en laissant la fenêtre entrouverte atténue une partie du bruit extérieur, les volets en bois massif absorbant mieux les fréquences que les modèles en aluminium ou PVC. L'effet reste limité dès lors que la fenêtre n'est pas close, mais il est réel et cumulable avec d'autres gestes. Les rideaux et tentures épaisses contribuent également, à moindre échelle, à absorber une partie des fréquences moyennes et hautes et à réduire la réverbération à l'intérieur de la pièce.
Un bruit de fond continu (un ventilateur, un bruit blanc diffusé à faible volume depuis un téléphone posé à distance) masque les bruits intermittents. Ce n'est pas une solution silence : c'est un remplacement de bruit imprévisible par un bruit prévisible, ce qui permet au cerveau de désactiver son système de vigilance.
Et en journée
En journée, de brèves périodes de calme volontaire permettent au système auditif et au système nerveux de récupérer. On ne parle pas nécessairement de silence absolu, mais d'une réduction significative de la stimulation sonore :
- Fermer les fenêtres pendant une demi-heure
- S'installer dans la pièce la plus calme
- Porter un casque (sans musique) pour s'isoler.
Cela suppose aussi de regarder le bruit que l'on produit soi-même à l'intérieur du logement. Télévision en marche, notifications qui s'enchaînent, une soirée en terrasse qui s'éternise tardivement alors qu'un autre autre membre de la famille est déjà couché...
En été, avec les fenêtres ouvertes et le bruit extérieur qui monte, on vit souvent dans un environnement intérieur déjà bruyant sans s'en apercevoir.
Le bruit qu'on fait
La question du bruit a un autre versant, moins souvent abordé : celui du bruit qu'on émet soi-même, sans toujours s'en rendre compte.
En été, les fenêtres ouvertes changent la donne dans les deux sens. Ce qu'on entend de l'extérieur, l'extérieur l'entend aussi de chez soi. Une conversation à voix normale dans une cuisine ouverte sur la cour, de la musique à volume modéré dans un salon dont la fenêtre donne sur un puits de lumière, des éclats de rire en fin de soirée sur un balcon : rien de ces bruits n'est excessif en soi, mais leur trajectoire acoustique change complètement selon la configuration du bâtiment et la saison.
Il y a quelque chose d'assez simple dans cette observation : les effets physiologiques du bruit nocturne décrits plus haut s'appliquent aussi à nos voisins. Ce n'est pas une question de règlement (même si la réglementation sur le bruit de voisinage s'applique à toute heure, de jour comme de nuit, dès lors que le trouble est répété ou intense). C'est une question d'attention à l'autre, à ce qu'on lui envoie sans le voir ni l'entendre réagir. La prise de conscience est d'autant plus utile que le bruit intermittent, on l'a vu, est précisément le plus fatigant : quelques éclats ponctuels font plus de dégâts sur le sommeil d'un voisin qu'un fond sonore continu.
Cela ne suppose pas de réduire sa présence estivale à un murmure. Mais de garder en tête que l'été, pour tout le monde, se vit fenêtres ouvertes.
Une saison bruyante
L'été produit du bruit parce qu'il produit de la vie dehors, et c'est aussi pour ça qu'il est agréable. Identifier le bruit nocturne comme un facteur de fatigue distinct ne revient pas à en faire un problème à résoudre, mais à comprendre ce qui se passe quand on dort mal sans raison apparente, ou quand on sort d'août plus fatigué qu'on n'y est entré. Protéger quelques heures de calme, et en particulier la nuit, c'est simplement prendre au sérieux ce que le corps signale sans toujours pouvoir le nommer.
Sources
- Bureau régional pour l'Europe de l'Organisation mondiale de la santé. Environmental Noise Guidelines for the European Region (2018).
- Bruitparif (Observatoire du bruit en Île-de-France). Effets extra-auditifs du bruit.