Mai à cette particularité étrange : l'agenda se remplit soudain, comme sous l’effet d’un élan irrésistible : les invitations s’accumulent, les jours fériés se bousculent, les après-midis s’étirent en terrasse, les projets longtemps mis de côté resurgissent... La lumière s'attarde dans le ciel et, avec elle, le sentiment diffus qu'il faudrait en profiter. Être disponible. Répondre présent à chaque instant.
Pourtant, cette cadence effrénée ne vient pas uniquement de soi. Elle obéit à une mécanique plus large, collective et saisonnière, dont il vaut la peine de comprendre le fonctionnement.
La mécanique de la sursollicitation
Le FOMO, acronyme de fear of missing out, soit la peur de rater quelque chose, désigne une appréhension omniprésente que d'autres pourraient vivre des expériences enrichissantes dont on serait absent. Défini et mesuré pour la première fois en 2013 par le psychologue Andrew Przybylski et ses collègues de l'Université d'Essex, le phénomène se caractérise par le désir de rester continuellement connecté à ce que font les autres, et a été associé à une satisfaction réduite des besoins psychologiques fondamentaux (autonomie, compétence, appartenance). Le concept lui-même est plus ancien : il avait été nommé dès 2004 par Patrick McGinnis, alors étudiant à Harvard, qui observait ses camarades enchaîner les engagements par peur d'être exclus du collectif.
Ce que les recherches ont mis en évidence, c'est que cette peur ne fonctionne pas à vide. Elle s'alimente de comparaisons. Plus les individus ressentent cette anxiété de ratage, plus ils développent une activité intense sur les réseaux sociaux, entrant dans un cercle qui peut devenir préjudiciable à la santé psychologique et au bien-être. Au printemps et en début d'été, le flux de sorties, voyages et retrouvailles se densifie visuellement, et la pression d'y prendre part devient plus difficile à ignorer.
Ce n'est pas une fragilité personnelle. Les praticiens du marketing des réseaux sociaux instrumentalisent délibérément cette anxiété pour cultiver l'engagement des utilisateurs, en jouant sur la perception de rareté, d'exclusivité ou d'urgence. Le bruit de mai est, en partie, fabriqué.
Ce que coûte la disponibilité permanente
Dire oui à tout ce que mai propose, ou même gérer la culpabilité de ne pas le faire, a un coût.
Chaque invitation acceptée par politesse, chaque heure passée à suivre le flux ininterrompu des réseaux sociaux par réflexe, chaque projet accepté par peur de décevoir, chaque engagement pris parce que la saison semble le réclamer... tout cela érode l'énergie disponible sans qu'on en soit toujours conscient. Chaque décision, chaque notification, nécessite un effort mental important et puise dans nos réserves cognitives.
Cet épuisement ne frappe pas comme un coup de massue, il s’installe discrètement, à force de choix dictés par la pression sociale plutôt que par véritable envie.
La disponibilité permanente est une illusion coûteuse. Choisir d'y résister n'est ni un repli sur soi, ni un acte d’égoïsme. C’est reconnaître que l'énergie est limitée, et que la consacrer à ce qui est imposé plutôt qu’à ce qui anime est un choix qu’il est important de rendre conscient.
La joie de manquer... avec quelques réserves
Face au FOMO, un contre-concept a émergé au début des années 2010 : le JOMO, joy of missing out. Formulé par l'entrepreneur américain Anil Dash en 2012, il partait d'une expérience simple : un mois quasiment déconnecté après la naissance de son fils, au terme duquel il concluait qu'il n'était pas passé à côté de grand-chose. L'idée était simple : prendre plaisir à ne pas être partout, choisir consciemment plutôt que subir le mouvement.
Le concept a depuis été repris par des psychologues et des philosophes, dont le Danois Svend Brinkmann, qui en a fait le fondement d'une réflexion plus large sur l'art de la retenue.
Mais le JOMO a aussi, inévitablement, été récupéré par les marques. Deliveroo en a fait une campagne publicitaire dès 2016, proposant un générateur d'excuses pour rester chez soi et commander un repas. La joie de manquer transformée en argument de vente. Le détournement dit quelque chose sur la fragilité du concept : il peut facilement devenir une nouvelle injonction, ou simplement un habillage pour une consommation différente.
Ce qui reste pertinent dans l'idée, une fois dégagé de cette instrumentalisation, c'est moins le « plaisir de manquer » que l'autonomie dans le choix. Non pas refuser par principe, mais distinguer ce qu'on a envie de faire de ce à quoi on répond par réflexe social. La différence entre une soirée choisie et une soirée subie est réelle, même si elle ne se voit pas de l'extérieur.
Faire le tri
Mai peut être un mois plein. Il peut aussi être un mois plus silencieux que les autres ne le suggèrent. Les deux sont possibles, sans que l'un soit plus légitime que l'autre.
Ce qui aide parfois, c'est de distinguer les sollicitations qui viennent de l'extérieur (les agendas collectifs, les invitations par habitude, la visibilité des autres sur les réseaux), de ce qui vient d'un désir réel. Pas pour refuser systématiquement, mais pour ne pas accepter par défaut.
Dire non à quelque chose, c'est souvent rendre disponible l'énergie pour autre chose. Peut-être que ce sera quelque chose de plus petit, de plus discret mais ce sera certainement quelque chose de plus proche de ce dont on a besoin.
Sources
- Przybylski, Andrew K. et al. (2013). Motivational, Emotional, and Behavioral Correlates of Fear of Missing Out. Computers in Human Behavior, 29(4), 1841–1848.
- Fourquet-Courbet, Marie-Pierre et Courbet, Didier (2022). Les réseaux sociaux numériques : sources de dépression, d'anxiété et de jalousie ? In-Mind France.
- Kefi, Hajer (2024). Le FOMO : syndrome psychologique et outil marketing ? The Conversation.
- Dash, Anil (2012). JOMO.
- Brinkmann, Svend (2017). The Joy of Missing Out : The Art of Self-Restraint in an Age of Excess. Polity Press. Ouvrage disponible en librairie.