La fatigue d'avril n'est pas celle qu'on croit

Crédit photo : Hilja

Avril arrive souvent avec une liste dans laquelle on essaie de placer tout ce qui a attendu pendant l'hiver. Tout ce que la lumière revenue semble soudainement rendre possible : les projets reportés, les espaces à réorganiser, les habitudes à reprendre. La saison paraît promettre de l'énergie. Pour certains, elle tient cette promesse. Pour d'autres, quelque chose résiste. Une friction difficile à nommer, qui n'a rien à voir avec la volonté. C'est simplement le signe que le corps, lui, n'a pas tout à fait terminé ce qu'il était en train de faire.

Ce que l'hiver a coûté

Le concept de charge allostatique, introduit par les chercheurs Bruce McEwen et Eliot Stellar en 1993, désigne l'usure qui s'accumule dans l'organisme face à un stress répété ou prolongé. S’adapter biologiquement à des conditions changeantes sur le long terme a un coût réel et quantifiable, qui touche les systèmes cardiovasculaire, endocrinien, immunitaire et métabolique.

L'hiver, avec ses contraintes lumineuses, son froid, ses rythmes plus resserrés, peut représenter ce type de charge cumulée pour certains organismes. Le printemps arrive donc, pour nombre d'entre nous, sur un corps qui n'a pas nécessairement récupéré de la saison précédente.

À cette fatigue de fond s'ajoute, fin mars, le changement d'heure. L'adaptation de l'horloge interne à ce décalage varie considérablement d'un individu à l'autre : de quelques jours pour les chronotypes matinaux à plusieurs mois pour les chronotypes tardifs. Le passage à l'heure d'été est le plus difficile à absorber. Il demande à l'organisme d'avancer son rythme d'une heure, alors que nos horloges internes ont naturellement tendance à retarder légèrement chaque jour. Notre cycle biologique dépasse un peu les 24 heures, et c'est la lumière du soleil qui le recale en permanence.

Empiler des projets et des engagements nouveaux sur cette charge déjà présente, c'est ajouter au coût sans avoir soldé la dette.

Le paradoxe de la fatigue printanière

Une étude publiée en mars 2026 dans le Journal of Sleep Research, menée par Christine Blume, chercheuse au Centre de chronobiologie de l'Université de Bâle, et Albrecht Vorster de l'Inselspital de Berne, a directement testé l'hypothèse d'une fatigue printanière biologique. L'enquête a suivi 418 personnes sur un an, interrogées toutes les six semaines sur leur niveau d'épuisement, leur somnolence et la qualité de leur sommeil.

Le résultat est contre-intuitif : bien que près de la moitié des participants se déclaraient, en début d'étude, affectés par la fatigue printanière, les données recueillies tout au long de l'année n'ont montré aucune augmentation mesurable de l'épuisement au printemps. Les chercheurs y voient un effet nocebo : si l'on s'attend à être fatigué au printemps, on interprète ses propres signaux corporels en ce sens. Le terme « fatigue printanière » est si fermement ancré dans les pays germanophones qu'il fonctionne comme une prophétie auto-réalisatrice. Et le fait qu'il soit pratiquement inconnu dans les pays anglophones, où le printemps évoque plutôt un regain d'énergie, constitue l'un des indices les plus parlants de sa dimension culturelle.

Autrement dit, une partie de ce qui épuise en avril n'est pas biologique. C'est le coût de l'écart entre ce qu'on ressent et ce qu'on croit devoir ressentir. L'énergie dépensée à gérer cet écart, à s'en vouloir, à s'interroger sur ce qui ne va pas.

L'arbitrage comme forme d'intelligence

Reconnaître que cet épuisement est en partie fabriqué par une attente culturelle, et non biologique, ouvre une possibilité : ne pas répondre à cette attente. Ne pas alimenter l'écart en ajoutant encore des projets, des réorganisations, des engagements nouveaux sur une charge déjà présente.

Dire non à certaines choses en avril n'est pas un manque d'élan. C'est reconnaître que l'énergie disponible n'est pas illimitée, et qu'une partie d'elle est déjà mobilisée par ce que l'hiver a coûté, par la transition en cours, par le simple fait de traverser une saison qui réclame beaucoup sans le dire.

L'arbitrage ne consiste pas à ne rien faire. Il consiste à choisir consciemment ce qui mérite l'énergie du moment, et à laisser le reste, sans culpabilité. Certaines choses se feront mieux dans quelques semaines, quand le corps aura fini de se recaler.

Ce qui peut attendre n'est pas perdu.
Il attend simplement son bon moment.


Sources


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